DES TRANCHEES AU MAQUIS

(Deuxième partie)

P.Parra

 

 

Brabant est occupé par la 37° Division marocaine dont nous allons faire partie avec le 2° Zouaves et le 3° Tirailleurs. Nous y remplaçons le 3° Zouaves, parti au front de Vaux. Très honorés, mais pas très rassurés. Pauvre 339° !
Séjour à Brabant du 6 au 10 juin. Le 9 juin, réunion dans l'église des officiers et sous-officiers du 339°. Le général Niessel commandant la 37e Division marocaine nous souhaite la bienvenue, et, craie en main, devant un tableau noir installé au milieu du choeur, nous présente le secteur que nous allons occuper. Et il a l'air de le connaître. Ce n'est pas étonnant. Nous aurons souvent, par la suite, l'occasion de le rencontrer, à toute heure de la nuit, dans les boyaux et tranchées de première ligne, les poches bourrées de paquets de cigarettes qu'il distribue aux poilus.
Il se présente ensuite « aux hommes » sur lesquels il fait très forte impression.
« Regardez-moi, c'est moi, Niessel ! » leur dit-il.
Allures de dompteur, gros ascendant sur les troupes auxquelles il inspire confiance : c'est un chef.
Nous abordons le secteur d'Avocourt par le ravin des Eventaux, formant une sorte de tranchée naturelle, boisée et non encore repérée, où nous sommes en réserve les 11 et 12 juin.
Du 13 au 19 juin, en première ligne à Avocourt, tranchée des Rieux. Les boyaux sont pleins d'eau et l'on patauge dans la boue jusqu'à mi-jambes. Les tranchées s'éboulent par monceaux. Nous sommes entièrement recouverts de boue gluante. Cela nous rappelle les beaux jours de l'hiver 1914-1915. Et il pleut, il pleut sans discontinuer ! A part ça, le moral est bon : « Les troupes sont fraîches. » Et je suis, une fois de plus, convaincu que l'homme est le plus résistant des animaux.

Le 19 juin, onze heures durant, de sept heures à dix-huit heures sans interruption, tir de destruction sur nos tranchées, continu, méthodique, très précis, avec des obus de gros calibres. Tranchées et boyaux sont comblés sur de grandes étendues : par endroits, on les chercherait vainement. Heureusement les abris ont tenu bon.
Bilan pour la Compagnie de nos onze jours à Avocourt trois tués et neuf blessés.



CHAPITRE XI


CHATTANCOURT - LE MORT-HOMME

(Juillet 1916)


Quittons la Division marocaine le 21 juin. Après des séjours de durées diverses à Récicourt, Triaucourt et Julvécourt, le 6 juillet, nous occupons les tranchées Chattancourt-Le Mort-Homme.
Pendant notre séjour de six mois et demi dans le secteur de Verdun rive gauche (Mort-Homme, Cumières, Chattancourt, Côte 304), le roulement sera le suivant : six jours de tranchées, six jours de repos, à Sivry-la-Perche, à Blercourt et surtout au camp des Clairs-Chênes, situé le long de la route nationale et de la voie ferrée Sainte-Menehould-Verdun. Le camp est formé par de nombreuses baraques en planches, dans lesquelles nous sommes logés à raison d'une centaine d'hommes par baraque.
A noter, au cours de ces diverses périodes de repos, la fête du 14 Juillet 1916, à Sivry-la-Perche.
Menu : Jambon aux petits pois, un litre de pinard, gâteaux, une bouteille de champagne à quatre, un cigare de deux sous chacun. Au dessert, chansons variées. Le 3390 reste encore, à cette époque, un régiment d'Auvergnats, ces derniers formant au moins les trois-quarts de son effectif. Aussi les chan¬
sons patoises dominent-elles : Lo Marseillaiso dis Courdounie de Loroquo, Lo Cobretto, Los papas, Regrets, etc. Des airs de cabrette alternent avec les chants. On danse la bourrée. J'y vais de la mienne...


Aux Clairs-Chênes, on s'ingénie aussi à nous distraire. Retraite en musique par la clique du 48'. Concert par la musique militaire du 480, puis par celle du 339' (36 exécutants). Au programme, pour cette dernière : La Brabançonne, l'Hymne russe, l'Hymne anglais, sans oublier notre vieille Marseillaise que tout le monde écoute tête nue.
Cependant les poilus en ont « marre » et commencent à manifester leur mécontentement. Dans la nuit du 26 au 27 juillet 1916, au 339', cris de : « A bas la guerre ! » et chant de l'Internationale. Manifestation sans gravité. Sanctions anodines : quinze jours d'arrêts au sergent de garde, de la 22e, ainsi qu'à trois adjudants de la 13' et de la 140 ; le sergent-major de la 130 est rétrogradé et nommé sergent à la 19'. C'est tout.
Et le repos fini, nous remontons en première ligne, Gros-Jean comme devant. Dame, il faut bien !
Des tranchées du Mort-Homme, nous apercevons une partie de la rive droite : côte du Poivre, Froide-Terre, fort de Souville, et, en arrière, à l'horizon, le fort de Douaumont et le fort de Vaux. Dans la vallée, la Meuse et le canal, la ligne de chemin de fer ; à nos pieds, sur la rive gauche, Cumières et Chattancourt : deux monceaux de ruines.
Sur la rive droite, toute la journée les crêtes fument comme si elles étaient en feu. On dirait des volcans en éruption. La nuit, elles s'illuminent au départ des coups et lors de l'éclatement des obus. Des fusées montent sans interruption, blanches, rouges, vertes.
Le 10 juillet, sommes violemment bombardés avec des « gros ». Le sol en est ébranlé, les abris, mal faits, à peine étayés, avec une seule ouverture, sont de véritables souricières et se changent vite en fosses communes.
Le 11 juillet, vers huit heures, un avion français survole les lignes ennemies. Il est fortement canonné. Le danger est d'autant plus grand pour lui qu'il vole très bas.
Il n'a pas l'air de s'en émouvoir outre mesure. Sous un coup mieux ajusté, un morceau de l'appareil se détache. L'oiseau blessé bat de l'aile et se retourne complètement. Des papiers s'envolent. Il descend en tournoyant sur lui-même et vient s'abattre sur le sol, dans nos lignes, autant que nous pouvons en juger. Spectacle tragique.
* *

Le 21 juillet, étant en réserve à Froméréville, avons la visite du propriétaire de l'immeuble où nous sommes cantonnés. Il n'ose pas rentrer chez lui, et c'est nous qui avons dû lui faire les honneurs de sa maison qu'un obus a en partie démolie. Comme nous lui disons
« Vous ne la trouvez guère en bon état ? » il nous répond
« Mais c'est l'une des moins « amochées » du village, et puis, qu'est-ce que vous voulez ? c'est la guerre ! »
Il est mobilisé dans un régiment d'artillerie des environs, au fort de Choiseul. Il part en permission à Bar-sur-Aube où sa famille s'est réfugiée, et a tenu à revoir sa maison avant son départ.


CHAPITRE XII


CUMIERES

(5 août 1916)


EN PATROUILLE


5 août 1916 : Mauvaise journée pour la 238 Cie du 3398. Sommes dans le secteur de Cumières, tranchée des Seigles et voie ferrée. Cette dernière est en remblai d'un mètre environ au-dessus de la plaine. Le long de son talus se trouvent des trous recouverts de branchages et de quelques centimètres de terre. C'est là que nous restons couchés, sans faire un mouve¬ment, pendant dix-huit heures consécutives, de trois heures à vingt et une heures. Il est absolument interdit de se montrer pendant le jour pour laisser croire à l'ennemi que la voie ferrée n'est pas occupée. Il faut prendre ses précautions avant de rentrer dans nos tanières et se munir d'ustensiles ad hoc.
Dans l'après-midi du 5 août, la tranchée des Seigles (emplacement de la 38 et de la 48 Section) est violemment bombardée. La 48 Section seule a souffert. Les obus tombent en plein dans la tranchée. Fouillac a un bras complètement déchiqueté. Le caporal Escarrié, la figure brûlée, aveuglé par un obus qui éclate juste devant lui, saute par-dessus la tranchée, comme un fou. Delcher, grièvement blessé à la tête et à une jambe, est tué par un deuxième obus, d'un éclat à la tête, dans les bras du sergent Galaud qui le soigne et n'a aucun mal. Dumas, très gravement atteint, affolé, supplie le lieute¬nant Serre de lui faire une place dans son abri. Comme il n'y a de place que pour un, le lieutenant lui cède la sienne et reste à découvert dans la tranchée. Le pauvre Rongier tient dans ses mains son ventre ouvert. Paulhac dit :
« Vous voyez bien que je suis coupé en deux et que je vais mourir ! »
Spectacle horrible ! Dévouements sublimes !
A la 30 Section, le petit poste du ruisseau de Cumières tombe dans une embuscade en allant occuper son emplacement de nuit. Il est accueilli par une fusillade : trois blessés dont le sergent Devez, deux disparus, Bruyère et Barbet, probablement prisonniers. Un seul des hommes du P.P., Pigeyre, doit à une chute dans le ruisseau de revenir sain et sauf.
A la 1" Section, ce jour-là, à l'aube, nous faisons deux prisonniers, un sous-officier et un soldat, tous deux décorés de la croix de Fer. Ils venaient en patrouille et, s'étant trop avancés, sont tombés sur la Section. Mis en joue par Loubaresse qui, seul, les avait vus, ils crient : « Camarades ! » et se constituent prisonniers. Ils passent toute la journée, chacun dans un trou, sous bonne garde, et ce n'est qu'à la nuit qu'on peut les interroger et les emmener. Scène comique avec Fageolles qui empêche un des prisonniers de sortir pendant le jour et l'oblige à « faire pipi » dans une de ses bottes.
Bilan de cette triste journée pour la 230 Cie : sept morts, sept blessés, deux disparus supposés prisonniers.
Il faut venger l'échec subi par notre petit poste du ruisseau en enlevant le petit poste ennemi qui lui fait face. La 230 Cie est chargée de l'opération, avec une forte patrouille sous les ordres du lieutenant Tarascon : seize hommes à raison d'un par escouade. Le système consistant à désigner un homme par escouade présente des inconvénients. On décide de faire appel aux volontaires. Dix se présentent, dont trois agents de liaison. L'un d'eux, Vizet, est père de quatre enfants et a déjà eu deux frères tués à l'ennemi. Ce n'est pas sa place. Je le dis au capitaine Puvis, en le priant de me permettre de remplacer Vizet. J'insiste et obtiens satisfaction.
Le soir même, je prends place dans l'équipe de patrouilleurs et, pendant toute la période de repos, nous nous entraînons à ramper dans l'herbe, sur le ventre et sur les genoux.
*
* *

Dès le retour en ligne, la tentative d'enlèvement du P.P. doit être précédée de patrouilles permettant de se rendre compte de son emplacement exact, de son effectif probable, des habitudes -de ses occupants. Les deux premières ont lieu le 10 août. J'en suis.
Nous partons à 21 heures, en passant par notre petit poste. La marche en rampant sur le ventre et les genoux, en s'aidant des mains, commence dans l'herbe mouillée et dans l'eau. Nous sommes à la file indienne, les mains du dernier touchant les pieds de celui qui le précède. Baïonnette au canon, fusil approvisionné et armé, une cartouche dans le canon, huit dans le magasin, des grenades dans la poche de la veste.
On rampe pendant deux ou trois mètres, puis l'on s'arrête pour écouter. Bruits de voix, de pelles. On avance encore. Trou d'obus dans lequel on se groupe. Nous approchons du but : le grand peuplier, emplacement supposé du P. P. ennemi. Du bruit sur notre droite. On s'arrête. Serait-ce une patrouille sur notre flanc qui menacerait notre retraite ? Nous faisons face à droite et attendons. Le bruit s'éloigne et nous reprenons la marche en avant. Nous arrivons dans un grand trou d'obus à quelques mètres du peuplier. Le bruit cesse de ce côté. On nous a sans doute entendus. Attente.
En avant de nous, deux silhouettes sombres émergent par moments au-dessus de l'herbe, puis disparaissent. C'est la sentinelle double ennemie. Nous avançons jusqu'au pied du peuplier que nous dépassons. Les silhouettes devant nous apparaissent et disparaissent à une cadence plus rapide, comme inquiètes. Elles sont sur leurs gardes. Je les mets en joue au clair de lune. La tentation est bien forte, mais à quoi bon leur donner la certitude que nous sommes là ? Notre but est atteint en ce qui concerne l'emplacement du petit poste.
Mais la patrouille qui est sur notre droite ne garde pas la même réserve. Elle tire sans discontinuer dans la direction du peuplier. Les balles sifflent à nos oreilles. Nous nous couchons dans le trou d'obus. Du bruit dans le buisson, au pied du peuplier, à moins de deux mètres de nous. Quelque rat sans doute. Nous écoutons encore un moment. Plus rien. Le ruisseau nous empêche de contourner le buisson pour l'explorer. Nous nous replions, selon la consigne reçue.
En rejoignant notre patrouille de droite, nous apprenons qu'elle a vu les Allemands dans un trou d'obus, au pied du peuplier, du côté du buisson opposé à celui où nous nous trouvions. C'est alors que nous avons entendu le sifflement des balles sur nos têtes. Nous ne pensions tout de même pas les avoir si près.
Nous rentrons vers une heure du matin, après un séjour de quatre heures entre les lignes.
L'éveil ayant été donné et l'ennemi étant désormais sur ses gardes, la tentative de coup de main n'avait plus beaucoup de chances de réussir et fut abandonnée.



CHAPITRE XIII


COTE 304

(28 octobre 1916 -18 janvier 1917)


Occupons encore le même secteur en septembre et au début d'octobre. Courant septembre, je suis malade. Le capitaine m'oblige à aller à la visite. J'ai une forte fièvre. Le major veut m'évacuer pour courbature fébrile. La fiche d'évacuation est faite. C'est l'arrière, le repos...
Je refuse et demande seulement à être exempté de la prochaine période de tranchées. Je pourrai ainsi me reposer un peu et être en état de partir en permission. Car mon tour approche et je ne voudrais pas le laisser passer. Comme soins, la diète. Pendant plusieurs jours, je ne mange que des gâteaux secs arrosés de mousseux.
Le régime a du bon, puisque, le 11 octobre, je peux me mettre en route pour ma troisième permission pendant laquelle j'achève de me remettre. Je garde un souvenir très doux de ces sept jours passés auprès des miens. Les moindres détails de ces quelques heures de détente me reviennent à la mémoire avec une précision, une netteté remarquables, inconnues pour moi jusqu'alors. Dès mon retour au front, je revis par la pensée ces bons moments et ce m'est une façon d'en goûter à nouveau tout le charme.


trou d'obus à quelques mètres du peuplier. Le bruit cesse de ce côté. On nous a sans doute entendus. Attente.
En avant de nous, deux silhouettes sombres émergent par moments au-dessus de l'herbe, puis disparaissent. C'est la sentinelle double ennemie. Nous avançons jusqu'au pied du peuplier que nous dépassons. Les silhouettes devant nous apparaissent et disparaissent à une cadence plus rapide, comme inquiètes. Elles sont sur leurs gardes. Je les mets en joue au clair de lune. La tentation est bien forte, mais à quoi bon leur donner la certitude que nous sommes là ? Notre but est atteint en ce qui concerne l'emplacement du petit poste.
Mais la patrouille qui est sur notre droite ne garde pas la même réserve. Elle tire sans discontinuer dans la direction du peuplier. Les balles sifflent à nos oreilles. Nous nous couchons dans le trou d'obus. Du bruit dans le buisson, au pied du peuplier, à moins de deux mètres de nous. Quelque rat sans doute. Nous écoutons encore un moment. Plus rien. Le ruisseau nous empêche de contourner le buisson pour l'explorer. Nous nous replions, selon la consigne reçue.
En rejoignant notre patrouille de droite, nous apprenons qu'elle a vu les Allemands dans un trou d'obus, au pied du peuplier, du côté du buisson opposé à celui où nous nous trouvions. C'est alors que nous avons entendu le sifflement des balles sur nos têtes. Nous ne pensions tout de même pas les avoir si près.
Nous rentrons vers une heure du matin, après un séjour de quatre heures entre les lignes.
L'éveil ayant été donné et l'ennemi étant désormais sur ses gardes, la tentative de coup de main n'avait plus beaucoup de chances de réussir et fut abandonnée.
Je rejoins le 6° Bataillon du 3390 à Chaumont-sur-Aire, le 24 octobre 1916. Le régiment est resté au repos pendant toute ma permission.
Du changement à la 23° Cie où le capitaine Puvis, bon comme un père pour ses hommes qui l'adorent, est remplacé à la tête de la Compagnie par le lieutenant Andrieu, un collègue de l'Aveyron, énergique et courageux, parti avec nous d'Aurillac comme sous-lieutenant à la 20°, à la mobilisation.
C'est sous ses ordres que nous montons en ligne, à la Côte 304, le 28 octobre 1916. Quelle relève sous une pluie battante, par une nuit très noire, que rend encore plus noire une marche sous bois de plusieurs kilomètres ! On pourrait presque nager au lieu de marcher, tant il y a d'eau et de boue. Une moyenne de cinq centimètres, plus de vingt par endroits. Dans les ornières de la route, on y va jusqu'à la cheville et dans les trous d'obus jusqu'aux genoux, parfois davantage. Et il fallait voir ou plutôt entendre ces culbutes et ces plongeons !
Les tranchées sont dans un état épouvantable, auquel il est impossible de remédier. La terre trop mouillée ne tient plus les parois des tranchées s'éboulent, mettant à découvert, ici un bras, là une jambe. Impossible de creuser sans déterrer un cadavre. Ce coin de terre maudite en est truffé. D'autres sèchent, accrochés aux « barbelés », à quelques mètres en avant de nous. De ce charnier boueux, monte une odeur nauséabonde. C'est beau la guerre !
Par endroits, les lignes ne sont pas à plus de 25 mètres, quelques petits postes avancés à moins de 10 mètres. A cause de la boue des boyaux et des risques d'enlisement, les relèves se font en terrain découvert. Heureusement, on ne tire pas, par suite d'un accord tacite. La trêve de la misère...
Nous vivons même en très bons termes avec nos voisins d'en face, pauvres diables comme nous, aussi malheureux que nous.
Nous nous voyons d'une tranchée à l'autre. On se dit « Bonjour », sans la moindre rancune et des conversations s'engagent. En français, bien sûr, car nous ne connaissons pas l'allemand. Plusieurs d'entre « eux », par contre, parlent très bien le français. L'un, en particulier, qui était garçon de café à Paris avant la guerre, nous réveille tous les matins en chantant : Sous les ponts de Paris. Par exemple, lorsqu'un officier allemand survient, il nous fait signe de nous cacher. Mais pas le moindre coup de fusil. C'est l'union devant le malheur. Nous souffrons tous assez des éléments hostiles, sans ajouter nous-mêmes à nos misères par des fusillades à bout portant ou des jets de grenades qui rendraient les tranchées intenables.
Les relèves, avec de longs trajets dans la boue, sont si pénibles que nous faisons de longs séjours en première ligne huit, dix et même quinze jours consécutifs. Nous restons pendant tout ce temps-là les pieds dans l'eau, véritables paquets de boue ambulante, le ventre vide bien souvent, n'ayant à manger que des aliments froids qu'il faut saisir avec des mains pleines de boue, avalant ainsi autant de terre souillée que de pain. Se laver avec la boue n'est pas chose facile...
Nous sommes exténués, nous avons froid. En deux jours, à la 23° Cie, treize hommes sont évacués pour pieds gelés. Durant une période de tranchées, en décembre 1916, plus de deux cent cinquante hommes ont été évacués dans le Régiment, ce qui représente presque l'effectif actuel de deux de nos compagnies.
Je tiens bon. N'ai-je pas annoncé que je voulais me racheter d'avoir été un mauvais soldat pendant « mon active » ?
Le 19 novembre, le lieutenant Delzons, d'Aurillac, un parent du général de l'Empire Delzons, dont la statue se trouve au bas du Gravier, prend le commandement de la 23
Dans l'après-midi du 17 novembre 1916, quelques obus tombent en avant et en arrière de notre tranchée. Le tir devient de plus en plus précis. Un obus de gros calibre tombe en plein sur l'entrée de l'abri du lieutenant et la bouche complètement. Vite aux pelles et aux pioches ! Le bombardement continue très violent pendant le travail de déblaiement. Un obus tombe à côté de nous, dans le parapet de la tranchée, mais, heureusement, n'éclate pas. Nous faisons semblant de ne pas l'avoir entendu et piochons de plus belle. On nous apporte enfin une barre à mine. Je l'enfonce à l'endroit supposé de l'entrée de l'abri. Après une certaine résistance, je sens enfin le vide. Un coup de levier : le trou s'agrandit par lequel l'air pur pénètre.
Personne ne répond à nos appels. Dans l'angoisse, les coups de pioche redoublent. Un trou est fait, assez grand pour livrer passage à l'infirmier. Il n'est que temps. Des trois occupants de l'abri (le lieutenant Delzons, son ordonnance et un téléphoniste), l'ordonnance a déjà perdu connaissance. Après quelques minutes de soins, il revient à lui et en sera quitte avec la peur.
Un deuxième obus de gros calibre tombe à trois mètres (le nous pendant la fin du travail, mais il n'éclate pas non plus. Nous avons vraiment de la chance, car nous aurions pu être tous « nettoyés ».
Au cours de la période suivante de tranchées (28 novembre¬8 décembre), le 6 décembre 1916, je suis légèrement blessé à la main gauche par un éclat d'obus.
Ce qui me vaut la citation suivante à l'ordre du Régiment:


Extrait de l'ordre du Régiment n° 171
Le Colonel cite à l'ordre du Régiment
PARRA Pierre, classe 1904, N° Mle 017544, caporal-fourrier de la 23' Cie.
« Le 6 décembre 1916, pendant un violent bombardement, « a tenu à rester à son poste d'observation bien qu'ayant été « atteint à la main par un éclat d'obus.
« Le 13 décembre 1914, est allé entre les lignes et malgré « une vive fusillade, chercher un officier grièvement blessé, « alors qu'un de ses camarades venait d'être tué dans la même tentative. »
S.P. 120, le 13 décembre 1916.
Le lieutenant-colonel FOURLINNIE,
commandant le 339e Régiment d'Infanterie
Signé : FOURLINNIE.


La citation est datée du 13 décembre 1916, deux ans exactement après l'affaire du 13 décembre 1914. Ma proposition de citation comprenait un troisième paragraphe concernant le sauvetage du lieutenant Delzons. Ce paragraphe a été supprimé. C'était, paraît-il, trop long. Et, de fait, c'est bien suffisant ainsi.
Cette période de tranchées prit fin le 8 décembre. Au moment de la relève, belle course à travers le terrain défoncé et percé de trous d'obus comme une écumoire, pour franchir la zone dangereuse, battue par les tirs de barrage, le fameux « ravin de la Mort » dont s'honorent de nombreux secteurs.
J'ai vécu là quelques minutes inoubliables, et qui m'ont paru d'autant plus longues que, peu de temps avant notre passage, un camarade venait d'y être décapité par un obus.
Pour comble de malheur, en courant, je m'accroche dans le réseau de fil de fer barbelé et je n'arrive pas à me dégager. Naturellement, c'est juste à l'endroit le plus dangereux. Je me démène comme un beau diable. Mon pantalon en sait quelque chose. Une jambe presque entière y est restée. Avec quelques accrocs dans la « doublure », par-dessus le marché.
Mais ce n'est pas tout. Mon ami Merle, sergent-fourrier à la Compagnie, a préféré suivre le boyau au lieu de passer en terrain découvert. Nous devons nous retrouver à la sortie du boyau. Je l'attends un long moment. Personne. Je retourne en arrière en longeant le boyau à découvert. Et je trouve mon Merle, enlisé dans la boue jusqu'au derrière, et ne pouvant plus ni avancer, ni reculer. Je lui tends la crosse de mon fusil. Il s'y cramponne des deux mains, comme le naufragé à sa planche -de salut. Je tire de toutes mes forces sur la bretelle et le canon, et réussis à le tirer de sa périlleuse situation. Depuis ce jour-là, il a une aversion particulière pour les boyaux pleins de boue.
**

Nous avons passé aux tranchées le jour de Noël, ainsi que celui du 1"" janvier. Le colis de Noël, apporté par un permissionnaire, le brave Antoine Hourtoule, de Pléaux, me rappelle la maison et tous les miens auprès desquels je suis, par la pensée, en ce jour de fête familiale. Drôle de Réveillon !
Dans la nuit du 31 décembre 1916 au 1°" janvier 1917, je me revois, avec quelques camarades, dans l'abri du lieutenant Delzons, assis sur les marches boueuses de l'escalier où dégouline en cascade, entre nos jambes, un ruisselet d'eau jaunâtre que reçoit un puisard, trop vite rempli, et qu'il faut ensuite vider avec des boîtes de conserves.
Sur le coup de minuit, le lieutenant Delzons se lève et d'un ton solennel
« Messieurs, je vous souhaite unes bonne année ! »
Nous nous sommes serrés fraternellement la main. Je m'en souviendrai de cette scène-là, ainsi que de notre séjour de trois mois à la Côte 304.
Le 18 janvier 1917, nous quittons définitivement ce secteur qui nous a valu tant de souffrances. Quand nous en avons appris la nouvelle officielle, quelle explosion -de joie, quel cri de délivrance ! Il me semble que nous ne serons pas plus heureux quand on nous dira « La guerre est finie ! Allez-vous-en !



CHAPITRE XIV



VAUQUOIS ET AVOCOURT

(Janvier - Août 1917)


Après huit jours de repos bien gagné, le 25 janvier 1917 nous nous mettons en route pour le secteur de Vauquois.
Secteur tranquille maintenant après être resté longtemps agité. Secteur organisé où nous disposons de bons abris et de l'avantage inappréciable d'avoir les cuisines à proximité, ce qui nous permet de manger chaud. Nous en sommes doublement heureux : d'abord parce que nous en avons été privés pendant les trois mois de séjour à la Côte 304, ensuite à cause du froid glacial qui règne au cours de cet hiver 1916. 1917. Pour la première fois, j'ai vu distribuer avec une pelle le vin transformé en glaçons.
Une épaisse couche de neige durcie couvre le sol. Heureusement nous sommes au milieu des bois, le combustible ne manque pas et nous faisons de bons feux.
Au cours d'une relève, notre tranchée se trouve, paraît-il, rue de l'Eglise. De cette dernière, on chercherait vainement l'emplacement. Il ne reste pas une pierre sur l'autre. A peine quelques tas de menus cailloux, tout juste bons pour empierrer les routes.
C'est que la guerre de mines a sévi ici avec la plus grande intensité. Elle explique tous ces bouleversements qui auraient eu, paraît-il, pour résultat une diminution de quatre à cinq mètres de l'altitude du mamelon de Vauquois.
Je suis descendu dans une galerie de mine avec les sapeurs. C'est à celui des deux adversaires qui sera le plus tôt prêt et fera sauter l'autre. Minutes angoissantes passées à écouter, oreille contre terre, les coups de pioche du « copain », pour savoir le degré d'avancement de son travail. Moins impressionnantes cependant que le silence complet, inquiétant, prouvant que la tâche est terminée en face, la mine prête, et qu'on peut s'attendre à sauter d'un moment à l'autre...
Le 30 janvier 1917, départ pour ma quatrième permission neuf jours au lieu de sept, à cause de ma Croix de Guerre. J'en passe les veillées au coin du feu, dans le vieux « canton » de Vaissière. Parfois, accroupi devant le feu, je surveille la cuisson des pommes dans la cendre. Elles se rident ou éclatent, laissant s'écouler leur jus sucré. Comme ferait un enfant, je me brûle pour les retourner et toute la famille rit (le me voir faire. Heures calmes et douces, trop vite passées.
Suis de retour au front le 14 février. Pendant ma permission un tué à la 23° ; à la 22', sept prisonniers dont deux blessés, à la suite d'un coup de main.
Le 17 février, le lieutenant Andrieu, promu Capitaine, reprend le commandement de la 23°. Pendant son séjour à l'école des commandants de Cie, il avait été remplacé par le lieutenant Marraud.
En première ligne du 18 février au 6 mars, alertes fréquentes surtout pour les gaz. Heureusement ce ne sont jusqu'ici que de fausses alertes. Mais il est prudent de se méfier et de prendre ses précautions. Le bruit est tel, pour nous prévenir, que les sourds peuvent entendre. Un tintamarre de tous les diables. Cloches, sirènes, clairons, douilles de 75, plaques de tôle sur lesquelles on frappe à coups redoublés avec un bâton ou une barre de fer. On se croirait à « ténèbres », le jour du Jeudi-Saint, ou mieux à un charivari monstre pour mariage de veufs.
Les signaux se répètent à droite, à gauche, en arrière, et le vacarme gagne de proche en proche. On sait ce que cela veut dire. Rapidement les masques, dont le port est obligatoire, sont ajustés. Figures de Carnaval.
Et l'on voit aller et venir tous ces « travestis », munis de leurs groins. Plus moyen de se reconnaître, et il se produit parfois des méprises amusantes.
Mais dans l'alerte aux gaz, malgré la note comique, le tragique ne perd pas ses droits. Chacun saute sur son fusil. Une fois prêt, on attend qu'ils viennent ; les gaz d'abord, les « camarades d'en face » ensuite, et tout le monde est bien décidé à leur faire une réception soignée.
*
**

Le 15 mars, remontons aux tranchées pour une période de seize jours, sommes relevés le 30 mars.
A la 23°, le sergent-major Vialard est remplacé par l'ami Genton, une vieille connaissance.
Malade, je ne monte pas en ligne le 7 avril, et, par la suite, je remplis les fonctions de sergent-major, au départ de Genton en permission.
Le 25 avril, le commandant Nerlinger, nommé Lieutenant¬Colonel au 59e, nous quitte. Il est unanimement regretté.
Le 30 avril, j'apprends avec peine la mort du camarade Pouget, instituteur à Pléaux. L'école de Pléaux a déjà payé un tribut bien lourd : deux tués, Pouget et Portefaix, un blessé grave, Delbos. A l'école primaire de garçons, en particulier, sur les trois maîtres mobilisés : Pouget, Delbos et moi, je reste seul à peu près indemne. Et je ne perdrai rien pour attendre...
De telles nouvelles ne sont pas faites pour redonner du courage. Le 5 mai, par télégramme, m'en arrive une autre qui achève de me terrasser : celle de la mort du bon « papa Capmau », mon beau-père. Comme je voudrais être au milieu de tous les miens en cette pénible circonstance pour partager leurs peines et tenter de les consoler !
Hélas ! impossible d'obtenir une permission exceptionnelle. Je cherche à faire avancer le tour de ma permission régulière. J'y parviens dans une certaine mesure puisque le départ pour ma cinquième permission a lieu le 10 mai 1917.
Elle fut bien triste cette permission, et dominée par le souvenir de notre cher disparu. Comme elle s'impose à notre mémoire et à notre affectueuse admiration cette noble et belle figure que nous ne reverrons plus. Quoi d'étonnant, ma chère Louise, si nous avons l'air soucieux sur la photographie prise à Laroquebrou, quelques minutes avant mon départ, ma permission finie ?
Le 25 mai, je suis de retour aux tranchées mais cette fois dans le secteur d'Avocourt, en avant de la Buanthe et de la route d'Avocourt à Varennes-en-Argonne, à une dizaine de kilomètres à peine sur la droite de Vauquois.
Notre nouveau secteur est très calme. Aussi les périodes en première ligne sont-elles longues : vingt-trois jours, du 14 juin au 7 juillet, puis dix jours de repos dans un bois.
Nous n'avons eu pendant cette période qu'une dizaine de tués au régiment et vingt-cinq blessés. La 23e s'en tire assez bien avec seulement deux blessés.
Notre principale occupation est la lutte contre les rats. C'est une véritable invasion. Il en sort de partout, et des gros à faire peur. La nuit, une fois couché, lorsque la lumière est éteinte, leur sarabande commence. Ils ne respectent rien et se promènent à qui mieux mieux sur nos pieds et nos jambes, voire sur nos figures. Pas moyen de dormir. Je me lève pour leur donner la chasse avec un bâton, et je laisse, en me recouchant, la bougie allumée, dans l'espoir de les tenir à distance. Peine perdue. Ils font main basse sur les provisions et, avec eux les colis passent de mauvais quarts d'heure. Nous les suspendons au plafond de notre abri. Pas besoin de se hausser sur la pointe des pieds pour y atteindre. Précaution nécessaire, mais pas toujours suffisante.
Les rats constituent avec les poux un de nos grands tourments. J'ai rapporté des « totos » à chacune de mes permissions. Dans certains secteurs, ils nous dévorent. Nous nous grattons, même en dormant. Ce geste inconscient est devenu un véritable réflexe. Impossible de se débarrasser complètement de ces hôtes indésirables. En arrivant au repos, on change tout son linge que l'on fait bouillir. On prend une bonne douche. C'est parfait. Mais il faudrait en même temps passer tous les effets à l'étuve pour les désinfecter. Cela même ne servirait pas à grand chose, la paille des cantonnements qu'on change trop rarement en étant infestée. A peine s'y couche-t-on que le supplice recommence...
14 juillet 1917. Nous sommes au repos. Le matin, revue et défilé. Au déjeuner, bombance habituelle. Dans l'après-midi, fête champêtre organisée par le 6e bataillon, sous la présidence du Commandant Gardet. Courses à pied, en sacs, sauts, jets de grenades, jeu de la poêle, concours de quilles, concours de bourrée, grande course finale ouverte à tout le bataillon : distance, 300 mètres ; cinq prix : cinq, trois, deux francs et un franc, versés aux concurrents rapportant une des cinq quilles placées à l'extrémité du terrain ; chaque quille porte un numéro indiquant la valeur du prix gagné. Un mât de cocagne est dressé en permanence, ascension libre.
Si le concours de bourrée, qui donnait à la fête son caractère auvergnat, mérite une mention toute spéciale, l'article sensationnel, le clou du programme, bien que n'y figurant pas, fut sans contredit une course de mulets, improvisée à la demande du Commandant Laverrière faisant fonction de Colonel, et grand amateur des courses de chevaux.
Les mulets sont têtus et parfois capricieux. Il n'était pas facile aux concurrents de la course de les conduire au but. Certains même prenaient une direction diamétralement opposée, malgré les efforts risibles de ceux qui les montaient. Ces derniers n'avaient pas de selles et il fallait les voir faire la culbute, tout le long du parcours. Comme la course avait lieu dans un pré, ils ne risquaient guère de se faire du mal. Nous avons bien ri.
Ces heures de détente ne sont pas inutiles. *
**

Août, mois des anniversaires : 2 août 1914, déclaration de guerre ; 17 août 1910, anniversaire de notre mariage. Sept ans déjà qui auraient pu être sept années de bonheur. La guerre nous en a pris trois pour les transformer en trois années de dures souffrances.
Le « cafard » nous assaille parfois. Les caractères s'aigrissent. On commence à trouver le temps long. En verra-t-on la fin de cette maudite guerre... ?



D'autres témoignages de cette période à Vauquois

 


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