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CHAPITRE I
VOYAGE
DE
NOCE
ET
MOBILISATION
DEPART
AU
FRONT
Beau voyage de noce, rêve éternel des jeunes mariés, voyage de
noce à retardement que nous attendions depuis 1910 et d'autant plus
désiré que tu avais été plus souvent remis, tu allais enfin te
réaliser !
Tout était prêt ; la date fixée : premiers jours d'août 1914 ;
l'itinéraire choisi : Lyon (Congrès consacré aux questions
d'histoire et de géographie locales dans l'Enseignement), descente
de la vallée du Rhône (en bateau si possible), visite de Marseille
et de la Côte (promenades en mer), et retour par le train.
Les valises étaient faites. Nous étions heureux...
Hélas ! en ce début d'août 1914, et pour des millions d'hommes, un
autre voyage, plein d'imprévu et de misères, allait commencer...
2 AOUT 1914 : MOBILISATION GÉNÉRALE. De tous nos clochers
le tocsin, égrenant ses notes lugubres sur les villes et les
campagnes, annonçait le gigantesque incendie qui allait embraser le
monde et appelait aux armes tous les hommes valides.
Et je partis aussi pour cet autre voyage qui devait durer plus de
quatre ans. J'en ai noté au jour le jour les péripéties nombreuses
dans trois carnets de route qui fourniraient à eux seuls la matière
d'un gros volume.
Je me contenterai d'en donner ici quelques extraits, relatant les
faits les plus caractéristiques. On voudra bien en excuser le style
télégraphique et parfois un peu négligé.
Le jour de la mobilisation ; nous étions chez le grand-père Bélaubre,
au village de Roudette, commune de Siran. Avec sa jument, il vint
nous conduire jusqu'à Laroquebrou. En passant à Siran, nous
apprenons l'assassinat de Jaurès.
A Laroquebrou, petite ville célèbre par ses cordonniers et ses «
toupis », j'achète une paire de brodequins quatorze francs.
« Vous ne les userez pas, me dit le vendeur, la guerre sera finie
avant ». élas ! je devais en user bien d'autres... * **
Les trains pour les civils marchent jusqu'à six heures du soir. Nous
partons -de Laroquebrou à onze heures et montons jusqu'à Aurillac.
La gare est occupée militairement. Nous prenons le train jusqu'à
Loupiac-Saint-Christophe, allons à pied de la gare à Pléaux et à
bicyclette de Pléaux à Vaissière.
Passons auprès de mon père la journée du 3 août : journée des adieux
à toute la famille. Je dois rejoindre Aurillac le mardi 4 août avant
huit heures du matin. Je laisse mon père très affecté par mon
départ. Ma femme est plus courageuse. J'ai moi-même le coeur bien
gros, mais je m'efforce de n'en rien laisser paraître.
Le train, parti à dix heures et demie de Loupiac, n'arrive à
Aurillac que vers quatorze heures.
On ne voit que soldats dans les rues, circulant en tous sens, d'une
allure fiévreuse. Avec les trois régiments qui s'y rassem¬blent :
139e, 3398 et 1008 Territorial, la chose n'a rien d'extra¬ordinaire.
Affecté au 3398 Régiment d'Infanterie, 20e Cie, je suis habillé dans
l'après-midi. Les réservistes continuent à arriver et on les habille
au fur et à mesure.
L'animation est grande dans la cour de la caserne Delzons. Effet des
plus pittoresques et d'un comique achevé que tous ces hommes à demi
habillés, moitié civils et moitié militaires, en capote, pantalon
rouge et casquette ou chapeau melon. Mais personne ne songe à
rire...
Je suis désigné pour rester au Dépôt. Cela ne fait pas du tout mon
affaire. Je veux partir avec les camarades. Nous sommes sept
instituteurs à la 208 Cie : le sous-lieutenant Andrieu, de
l'Aveyron, et les camarades de l'Ecole normale d'Aurillac : Chastang,
Figeac, Mauranne, Ribes et Sarrauste. Ils sont tous plus ou moins
gradés et moi soldat de 28 classe. Je fus, je l'ai déjà dit, un
médiocre soldat pendant « l'active ». Le moment est venu de se
racheter...
Je me « débrouille » donc pour me faire armer et équiper en tenue de
campagne, comme les « copains ». Je me mets sur les rangs avec les
autres au moment du départ, et en route ! Mais mon père, furieux en
apprenant ma décision, m'en garda longtemps rancune.
Le 1008 quitta Aurillac le 6 août en direction de Nice, le 1398
partit le 7 du côté de Belfort, et le 3398, considéré comme
infanterie alpine, s'embarqua pour Gap dans la nuit du 7 au 8 août
avec l'itinéraire suivant : Arvant, Clermont, Riom, Saint-Germain-des-Fossés,
Roanne, Saint-Etienne, Givors où nous traversons le Rhône, Vienne,
Valence, Die et Gap. Arri¬vée, le dimanche 9 août, à quinze heures,
après un voyage de quarante heures dans les wagons à bestiaux.
Voyage pénible, mais l'enthousiasme qui est général nous fait
oublier la fatigue.
Tout le long de la route, dans les champs, de vieux paysans se
découvrent au passage du train et gardent leurs chapeaux à la main ;
des femmes et des jeunes filles agitent leurs mouchoirs. On entend
les cris : « A Berlin ! A Berlin ! »
A Massiac1, la fanfare locale est à la gare et joue la «
Marseillaise » en notre honneur. A Arvant où l'on nous offre du
café, des jeunes filles portent aux officiers des gerbes de fleurs
nouées de rubans tricolores. A Die, dans la Drôme, des infirmières
de la Croix-Rouge nous distribuent gratuitement du vin, un morceau
de pain et du chocolat. C'est touchant, et malgré moi les larmes me
montent aux yeux.
**
Notre séjour à Gap, du 9 au 21 août, est marqué par des exercices
d'entraînement et des manoeuvres très pénibles, en raison du terrain
accidenté et de la chaleur accablante.
Le 17 août, le capitaine Madet, venant du Maroc où il a passé huit
ans, prend le commandement de la 200 Cie. Officier de carrière de
grande valeur, c'est un chef en qui les hommes ne tardent pas à
avoir toute confiance.
La frontière des Alpes, après entente avec l'Italie, n'a plus besoin
d'être gardée.
Nous quittons Gap, dans la nuit du 21 au 22 août pour débarquer le
22 août au soir, en Lorraine, à Bayon, sur la Moselle, à une
vingtaine de kilomètres au sud-ouest de Lunéville.
CHAPITRE II
EN LORRAINE
Forêt de Champenoux et bataille du Grand-Couronne
(22 août - 25 septembre 1914)
Aussitôt débarqués, nous nous mettons en route pour Saffais, petite
localité où nous devons cantonner, à 11 kilomètres au Nord de Bayon,
à peu près à égale distance de Lunéville et de Nancy, sur la crête
séparant les vallées de la Meurthe et de la Moselle.
Nous arrivons en pleine retraite du XVe corps. Des soldats de toutes
armes, pêle-mêle, sans équipements, le plus souvent sans fusils,
encombrent la route, lamentable troupeau se dirigeant vers
l'arrière. Spectacle peu encourageant.
Quant à nous, nous allons vers l'avant avec l'ordre, paraît. il, de
tenir coûte que coûte pendant quarante-huit heures. Cela commence à
devenir sérieux.
C'est bien la guerre ici : grondement très proche du canon, éclairs
brusques des éclatements dans la nuit sombre. Des hauteurs de
Saffais, nous voyons au loin les lueurs d'un immense incendie, un
autre, plus près de nous, sur notre droite c'est, dit-on, la gare de
Damelevières qui flambe.
La nuit n'est guère longue. Le dimanche 23 août, lever à trois
heures du matin pour creuser des tranchées. Chaque section fait la
sienne. A la 1" section, nous fignolons la nôtre, la recouvrant avec
des branchages et du foin : deux chars au moins qui étaient en
meules, dans le pré voisin. Nous nous croyons ainsi à l'abri.
De même, le lendemain, recevant les premiers obus, des fusants, nous
nous sentons en pleine sécurité, après avoir mis sous notre képi le
couvercle de la gamelle.
Pendant que nous occupons les tranchées creusées la veille quelques
camarades partent en reconnaissance vers le village à moins de deux
kilomètres en avant de nous (Vigneulles, je crois), espérant y
trouver du vin. Leur expédition tourne court : ils reviennent au pas
de course et les bidons vides. Le village est occupé par les
Allemands avec lesquels ils ont failli se trouver nez à nez.
Rencontre plutôt désagréable.
* *
Le 25 août la bataille est nettement engagée. L'ennemi recule. Notre
artillerie par un feu très nourri déblaie le terrain et la marche en
avant commence. Chemin faisant, nous pouvons nous rendre compte des
effets du, tir de nos canons. A un endroit trois servants d'une
batterie ennemie sont tués, dont l'un coupé en deux. Plus loin, la
batterie entière a été détruite et abandonnée : six pièces avec les
caissons restent sur le terrain.
A un moment, une fusillade nourrie éclate près de nous, les balles
sifflent au-dessus de nos têtes : un seul blessé léger à une main.
La nuit tombe. Des lueurs sinistres montent à l'horizon c'est
Blainville-sur-l'Eau qui brûle, après Charmois.
Nous traversons Blainville en flammes, nous dirigeant vers
Mont-sur-Meurthe. Les habitants sont restés pendant deux jours
cachés dans leurs caves. Ils ressortent maintenant que les Allemands
sont partis. Un bon vieux, à qui nous demandons des nouvelles de ces
derniers, nous répond :
« Ils étaient encore là il y a une heure. Ils ne sont pas bien loin,
allez ! Vous les trouverez bientôt ».
Et de fait, à peine à un kilomètre de Blainville, nous faisons halte
dans un champ à droite de la route. Il est près de minuit. Nous
n'avons rien mangé depuis vingt-quatre heures. Pas de
ravitaillement. Tout juste le temps d'ouvrir une boîte de « singe »
et de commencer à croquer un biscuit bien dur les balles sifflent,
de nouveau. On ne se fait pas prier pour s'aplatir. Tant pis pour le
« singe » renversé et saupoudré de terre.
Personne n'est blessé à la compagnie. Heureusement nous avions
quitté la route. Une mitrailleuse allemande installée, paraît-il,
dans le clocher de Mont-sur-Meurthe, l'arrosait copieusement.
La position devenant intenable, nous prenons le sage parti de
reculer en attendant le jour. Nous partons à deux heures du matin.
La nuit n'a pas été longue.
Dans les deux dernières nuits, je n'ai pas dormi en tout pendant
cinq heures. Aussi je dors debout sur les rangs et chancelle. Je ne
suis pas le seul. Mais je n'ai jamais encore autant souffert du
manque de sommeil.
Nous avons gagné de douze à quinze kilomètres dans la journée.
La marche en avant continue le 26 août. Nous fouillons un bois très
touffu, baïonnette au canon. Les « oiseaux » sont envolés. Nous les
poursuivons à découvert, au pas de charge. Les balles sifflent de
nouveau. Il pleut. Il est très difficile de marcher au pas
gymnastique dans la terre détrempée. Nous avançons par bonds.
L'ennemi est en fuite.
La nuit vient enfin. La poursuite se termine. Nous bivouaquons dans
un champ d'avoine. Mais défense de faire du feu, partant pas de
soupe. Il va falloir coucher sur la terre mouillée, et il pleut
toujours.
On s'assied, chacun sur son sac, par groupes de trois ou quatre,
adossés les uns aux autres, et l'on essaye de dormir.
Si l'un des co-équipiers se déplace en dormant, tout le groupe se
renverse comme un château de cartes. Une nouvelle averse. L'eau
remplit le creux du képi et dégouline dans le cou. Quelle nuit !
Heureusement une bonne nouvelle nous fait tout oublier nous sommes
relevés et allons prendre un peu de repos.
En partant le lendemain nous traversons le champ de bataille de la
veille. Dans un désordre indescriptible, parmi les caissons et les
sacs abandonnés, traînent çà et là, des membres épars à côté de
cadavres difformes, ventres ouverts et crânes défoncés.
Vision d'épouvante !
Le 27, sommes cantonnés à Barbonville et passons une bonne nuit dans
le foin.
Le 28 août, marche de 25 kilomètres jusqu'à Fléville, en direction
de Nancy. J'ai sous la plante des pieds des ampoules larges comme
des pièces de vingt sous. Un véritable supplice.
Le 29, étape de Fléville à Essey-les-Nancy où nous passons les
journées du 29 et du 30 août.
Dans les premiers jours de septembre, nous creusons des tranchées à
l'Est de Nancy au château du Tremblois et en avant de Laneuvelotte
et de Velaine-sous-Amance, face à la forêt de Champenoux. Nous les
occupons, sous la pluie, du 5 au 11 septembre. Nous y subissons de
nombreux bombardements. Les obus tombent à vingt mètres de notre
tranchée.
Les Allemands sont établis à moins de cinq cents mètres de nous, à
la lisière de la forêt de Champenoux. Avec la jumelle du lieutenant,
je les vois très bien aller et venir dans leur tranchée.
Nous sommes enfin relevés après sept jours de tranchées dans l'eau
et la boue. Repos le 12 septembre, à Cercueil, où j'assiste à une
scène curieuse.
Dans un pré, trois artilleurs lorgnent un cochon d'une cinquantaine
de livres. Ils s'approchent de lui, le saisissent
par les oreilles. Le terrasser, l'assommer d'un coup de barre sur la
tête, le faire disparaître dans un sac est l'affaire d'un instant.
Ils partent tranquillement emportant leur cochon sur le dos. C'est
ce qu'on appelle la foire d'empoigne.
Au cours de la période de tranchées, quatre tués dont le lieutenant
Michel de la S.H.R. A la 20e Cie deux hommes ont été blessés
légèrement par des éclats d'obus.
**
L'ennemi bat en retraite sur tout le front au moment de la victoire
de la Marne. Dans notre secteur, il renonce à prendre Nancy et se
retire, après des assauts infructueux et sept fois répétés contre le
plateau d'Amante. Nous le suivons jusqu'à la frontière en avant de
Sornéville. Avec un peu de retard, malheureusement.
Il a laissé en partant des effets, des armes (plus de 150 fusils) et
un beau choix de casques à pointes : de quoi satisfaire les plus
difficiles. Dans un bois, à droite d'Erbeviller, des havresacs en
quantité, des souliers et des bottes, ces dernières très
recherchées. Détail macabre : un camarade voit une belle botte à
demi enterrée. Il se précipite, tire pour l'arracher : une jambe
suit. Il lâche tout et s'enfuit épouvanté.
Autre détail non moins lugubre. Dans la nuit du 13 au 14 septembre,
nous nous arrêtons près de Réméréville pour dormir à la belle
étoile, dans les fossés de la route. La belle étoile est absente. Il
fait noir comme dans un four. Je m'allonge tant bien que mal. Tout
en dormant, je me déplace et me trouve coincé entre le talus de la
route et un camarade. Je donne un coup de coude à ce dernier en lui
disant
« Tu pourrais bien te pousser un peu, tout de même ! » Sans
résultat. « Dort-il bien ! » pensais-je en me retournant. Au petit
jour, en ouvrant les yeux, que vois-je ? Un cadavre de soldat
allemand étendu à mes côtés.
D'autres morts, Français et Allemands, gisent là fraternellement
mêlés. Dans une fosse commune, non encore comblée,
nous comptons 26 Allemands, dans une autre 18. L'air est empesté par
ces odeurs de cadavres en décomposition...
Repos, entrecoupé de travaux divers à Velaine où, les habitants
étant revenus, nous mangeons du pain blanc tout chaud, puis à
Seichamps jusqu'au 25 septembre, date à laquelle nous partons en
direction de Nancy que nous traversons. Accueil chaleureux de la
population qui, sans doute pour nous témoigner sa reconnaissance,
nous distribue au passage des cigares, du chocolat, du vin, de la
bière, des prunes et jusqu'à des pots de confitures.
Après Gondreville, où nous cantonnons dans la nuit du 25 au 26, nous
laissons Toul à gauche et marchons, par Ménil-la-Tour et Hamonville,
vers ce secteur Richecourt. Seicheprey-Rémières, dans lequel nous
devions passer de si dures journées...
CHAPITRE III
SECTEUR DE RICHECOURT
SE ICHEPREY - REMIERES
(26 septembre 1914 - 10 mars 1915)
Après avoir dépassé Mandres-aux-4-Tours et franchi la crête de
Beaumont, dans la nuit du 26 au 27 septembre, nous continuons la
marche en avant vers les deux heures du matin, en direction de
Richecourt. Elle est subitement interrompue par une vive fusillade.
On se couche. Après un moment d'arrêt nous repartons. Nouvelle
fusillade, plus nourrie que la première et dans laquelle on
distingue le tic-tac des mitrailleuses.
Les Compagnies, déployées à la hâte en tirailleurs et un peu
mélangées, se replient en désordre, mais pour s'arrêter presque
aussitôt.
Par groupes de deux, avec les outils portatifs dont ils disposent
(pelles et pioches), les hommes creusent des trous sur place en
attendant le jour. Avec l'ami Serre, de Maurs, nous travaillons
d'arrache-pied. Nous rejetons au fur et à mesure la terre en avant
de nos sacs individuels, dressés face à l'ennemi. Nous arrivons à
faire un trou où nous pouvons à peine nous blottir tous les deux, en
nous serrant l'un contre l'autre. Abri bien insuffisant. Comme il
devait cependant nous servir !
Dimanche 27 septembre 1914 ! La terrible journée ! Dès que le jour
paraît, la fusillade recommence. Une pluie de balles et d'obus
s'abat sur nos éléments de tranchées où nous avons du mal à nous
cacher. Nous devons tenir coûte que coûte. Malheur d'ailleurs à ceux
qui tentent de se replier en terrain découvert, ils sont
impitoyablement fauchés par les balles des mitrailleuses.
A six heures et demie, Serre, qui a voulu regarder pardessus son sac
est atteint à mes côtés d'une balle en pleine tête. Il meurt presque
instantanément, sans faire un geste, sans dire une parole. Pauvre
ami !
Le sang jaillit de sa blessure et forme une petite mare dans notre
trou ; des débris de cervelle pendent sanguinolents... J'enveloppe
sa tête dans ma serviette, cependant que la mitraille pleut
toujours.
Il en sera ainsi toute la journée, la fusillade ne se ralentissant
par instants que pour reprendre de plus belle. Impossible de se
montrer, de faire un mouvement, sans risquer sa vie. Heures
interminables et combien hallucinantes que celles passées ainsi côte
à côte avec le cadavre inerte et froid de celui qui fut pour vous le
meilleur des amis !
Enfin la nuit tant attendue arrive qui chassera l'idée fixe et
mettra fin à l'horrible cauchemar. On va pouvoir se lever, sortir du
trou, faire quelques mouvements pour détendre ses membres engourdis
à rester tout un jour dans la même position.
Hélas ! tout n'est pas fini, le plus terrible reste à faire enterrer
les morts. Travail bien pénible et que personne ne voudrait faire.
Il faut se dévouer pourtant et aller jusqu'au bout du sacrifice.
Aidé d'un camarade, je sors le malheureux Serre de la tranchée. Avec
l'ami Figeac nous recueillons ses papiers et tous les objets lui
appartenant pour les renvoyer à sa famille. Nous creusons la fosse
et l'y descendons. Un prêtre, soldat à la Cie, est là qui récite la
prière des morts. Immobiles, le képi à la main, nous pleurons comme
des enfants. La fosse se referme : une modeste croix de bois, avec
un morceau de papier plié en quatre portant le nom. Et c'est fini.
Adieu, cher ami, adieu !
Nous sommes relevés le 28 septembre vers une heure et demie du matin
par le 275' d'Infanterie et allons au repos à Mandres. Le sinistre
bilan de la journée du 27 septembre s'établit ainsi, si mes
renseignements sont exacts : le 339' a eu, ce jour-là, 393 hors de
combat (tués, blessés ou disparus), c'est-à-dire près du cinquième
de son effectif. Parmi les morts, le lieutenant Portefaix,
professeur à l'E.P.S. de Pléaux. L'inspecteur primaire de Mauriac,
le sympathique M. Tarnier est blessé, ainsi que les collègues
Auzolles, Chastang, Lapeyre, d'autres peut-être, dont le nom
m'échappe ou que je ne connais pas.
Tout cela est de nature à nous donner le «cafard ». D'autant plus
que la correspondance n'arrive pas. Dix-sept jours sans nouvelles !
Enfin cinq lettres, le 5 octobre, et le 13, battant tous les
records, treize lettres ou cartes.
Pour la distribution, on fait le cercle autour du sergent de jour
qui porte le paquet, un cercle parfois un peu resserré. Le sergent
lit les noms, et sa lecture est interrompue par les cris : « Présent
! » ou par l'indication de la section de l'inté¬ressé. Les oreilles
se tendent, les cous aussi, pour voir le paquet. Ceux qui n'ont
encore rien le voient diminuer d'épais¬seur avec des regards
inquiets.
La distribution finie, mine déconfite de ceux qui repartent les
mains vides. Les autres, les heureux, décachettent leurs lettres,
les dévorent avidement et leurs figures s'illuminent ou
s'assombrissent parfois, suivant qu'ils ont de bonnes ou de
mauvaises nouvelles...
Dans ce secteur de Richecourt-Seicheprey-Remières, que nous allons
occuper pendant cinq mois et demi, le front se stabilise juste à
l'endroit où nous avons rencontré l'ennemi et creusé nos tranchées
dans la nuit du 26 au 27 septembre.
Alors, vont se succéder pour nous les périodes de deux ou trois
jours de tranchées et de deux ou trois jours de repos, dans des
villages à moins de dix kilomètres de la première ligne, à Mandres-aux-4-Tours
notamment.
Ce village est bombardé à deux reprises, le 9 octobre, à 17 heures
et à 22 heures. La première fois, nous mangions la soupe, lorsque
tout à coup des obus éclatent sur nos têtes. Quelques-uns tombent
sur le haut du village, d'autres à côté de l'église, d'autres enfin
sur le parc à chevaux près de la route d'Hamonville.
Les tuiles sautent avec fracas, des murs s'écroulent. Dans les rues,
on se sauve au grand galop. Les brancardiers accourent, car il y a
des blessés et même des morts : deux de la 22°, un à la S.H.R. ; une
quinzaine de blessés dont plusieurs gravement : l'un d'eux a eu un
bras coupé net. Dans une écurie, six chevaux sont tués ; au parc,
quatre mulets sont étendus raides morts ; des marronniers sont
écartelés.
En moins de dix minutes tout était terminé, une quinzaine d'obus
seulement ayant été tirés. Le calme renaît. Nous nous couchons dans
les granges comme d'habitude. Nous dormions tranquillement lorsque
nous sommes réveillés en sursaut par de nouveaux éclatements sur le
village. Nous descendons précipitamment des tas de foin. Atteinte
par un obus incendiaire, la grange contiguë à celle où nous
couchions est toute en feu. Le 2° peloton de la 20° Cie y était
cantonné. C'est un sauve-qui-peut général dans toutes les
directions.
A l'appel, lorsque la Cie est enfin rassemblée dans un champ, vers
minuit, il y a quarante manquants. Que sont-ils devenus ? La plupart
nous rejoignent par la suite, à l'exception de huit ou neuf, qui,
tués sur le coup ou seulement blessés, ont été brûlés dans la
grange, près de la porte de sortie qu'ils n'ont pu ouvrir. Parmi
eux, le caporal d'ordinaire de la 20° : Resche, originaire de
Massiac. Peu encourageant pour revenir aux tranchées cette nuit même
vers les trois heures du matin !
*
L'ami Figeac, sergent-fourrier, me demande de remplacer comme homme
de corvée pour les distributions de vivres, un camarade tué lors du
bombardement de Mandres. A cause de lui, j'accepte. Cela ne me
dispense nullement de marcher avec les camarades pendant la journée,
et comme les distributions se font seulement la nuit vers 21 ou 22
heures, il faudra se coucher tous les soirs de 23 heures à minuit,
quelquefois plus tard. Comme seuls avantages, je trouverai peut-être
à m'approvisionner plus facilement, et surtout, j'aurai ma
correspondance quelques heures plus tôt, ce qui est très appréciable
et achève de me décider.
Le 17 octobre, vers les deux heures du soir, à Hamonville, j'assiste
à l'enterrement du camarade Besse, boucher à Pléaux, mort des suites
d'une blessure par éclat d'obus, reçue la veille aux tranchées.
C'est jour de repos, et nous sommes nombreux de Pléaux ou des
environs pour accompagner à sa dernière demeure « un enfant du pays
». Nous nous étions donné rendez-vous devant la maison où le corps
avait été déposé.
La section de la 18° Cie, à laquelle le sergent Besse appartenait,
rend les honneurs sous le commandement d'un adjudant. Au milieu du
silence les commandements de : « Baïonnette au canon ! Présentez :
armes ! » se font entendre. Tout le monde se découvre. Le corps,
enveloppé dans un drap, est porté à l'église, sur un brancard par
les infirmiers.
Ces prières des morts dites par un aumônier militaire, dans une
église dévastée, aux vitraux déchiquetés, devant une assistance de
soldats, tête nue, les larmes aux yeux pour la plupart, produisent
un effet des plus saisissants. Mes yeux se mouillent malgré moi...
Comme il est triste aussi, sous le ciel gris et bas d'octobre, ce
défilé de l'église au cimetière ! La fosse a été creusée à côté
d'autres, toutes semblables, surmontées d'une croix blanche portant
les nom et prénom, grade, classe, numéros du Régiment et de la Cie
de celui qui repose là. Ils sont bien de 25 à 30, dans ce modeste
cimetière de village, tombés loin de ceux qu'ils aimaient, loin du
coin de terre natal, privilégiés malgré tout, car des camarades, des
amis, les ont accompagnés jusqu'au champ de repos. Combien d'autres
n'auront pas eu ce suprême hommage, morts anonymes, dispersés par
les obus, ou jetés pêle-mêle dans l'horrible fosse commune, et que
leur famille ne pourra jamais retrouver !
**
Au cours des périodes de tranchées en novembre et au début de
décembre nous avons chaque fois des blessés et des morts. Le
beau-frère du cuisinier de mon escouade tombe frappé d'une balle en
pleine tête. Il n'a pu que dire : « Oh ! ma pauvre femme ! » Il
laisse deux enfants et un troisième à naître. J'ai eu le pénible
devoir de prévenir sa famille.
Le 11 décembre, le camarade Ribes, de St-Christophe, que j'avais
remplacé comme instituteur à Préaux, est tué, au créneau, par une
balle dans la poitrine. Nous l'avons enterré au cimetière de
Seicheprey, contre le mur, à gauche de la porte d'entrée, au milieu
de la rangée, en face la tombe du lieutenant Rodde, de la 240, tué
la veille.
Scène profondément triste que cet enterrement dans la nuit. On
creuse la fosse à tâtons, on la referme de même. Un prêtre soldat
récite les prières des morts. On plante sur la tombe une croix de
bois blanc. C'est fini. On repart. Adieu, pauvre Ami !
Et la funèbre liste s'allonge toujours...
CHAPITRE IV
L'ATTAQUE DU 13 DECEMBRE 1914 A
REMIERES
Le 12 décembre, dans le secteur de Rémières, le 2860, soutenu par le
2520, attaque les tranchées allemandes. Nous sommes en réserve.
L'attaque réussit. Mais quelques heures plus tard l'ennemi reprend
les tranchées qu'il avait perdues et deux Compagnies du 2860 sont
presque entièrement faites prisonnières. Il faut tout recommencer le
lendemain 13 décembre. Ce sera notre tour.
Heure H : huit heures. Nous prenons position à sept heures
seulement, en plein jour déjà, une heure trop tard. Nous avons été
aperçus et l'artillerie ennemie prévient notre attaque. Avant que
nos canons aient ouvert le feu sur les tranchées ennemies, nous
recevons un déluge d'obus. Fusants et percutants, par rafales
passent sur nos têtes, pour éclater à une cinquantaine de mètres en
arrière avec un bruit d'enfer. Des sections entières du 1670, de
Nancy, qui se cachent sur notre droite, dans un petit bois de
sapins, sont anéanties. Notre Cie n'a pas encore trop souffert :
quelques blessés seulement. Nous sautons à la hâte dans nos
tranchées où nous avons de l'eau jusqu'à mi-jambes, parfois
jusqu'aux genoux. On n'y regarde pas de si près et on patauge
résolument.
La 190 Cie doit se porter la première en avant et la 20' la
renforcer dans les tranchées qu'elle aura occupées. Au commandement
de : « En avant ! », des hommes de la 19e sortent et tombent après
avoir fait quelques mètres seulement, car l'ennemi nous attend de
pied ferme, les fusils braqués. Presque tous les coups portent. A
notre droite, les « petits gars d'active » du 167e tombent sous les
rafales de mitrailleuses comme les épis de blé sous la faux. Ceux
qui ne sont pas atteints reviennent Fans nos tranchées. L'attaque
est impossible dans ces conditions.
Au cri de : « En avant ! » pour la 198, le lieutenant Croguennec
commandant notre section, croyant qu'il s'agissait de la 20e, sort
du boyau et enjambe le parapet en faisant un grand signe de croix.
Après quelques mètres il tombe en disant
«1ère section vous n'avez plus de lieutenant ! »
L'ami Rodde, de Pléaux, qui se trouvait derrière lui dans la
tranchée se dresse par-dessus le parapet pour lui porter secours. Il
tombe, tué raide d'une balle en plein front. Un autre soldat est
frappé mortellement à ses côtés dans la tranchée.
Il faut cependant aller chercher le lieutenant qui a besoin de soins
et que d'autres balles peuvent atteindre et achever. Aidé de son
ordonnance, je creuse, avec les mains d'abord, puis avec une pelle
qu'on me passe enfin, une ouverture dans le parapet. Je m'y glisse,
et en me traînant sur le ventre et sur les genoux, je parviens
jusqu'au lieutenant. Le saisissant sous les bras, je l'entraîne à
reculons. Mes camarades me tirent par les pieds dès que j'arrive à
leur portée et nous font suivre tous les deux, l'un traînant
l'autre, dans la tranchée.
Nous emportons ensuite sur un brancard le Lieutenant au poste de
secours : deux kilomètres en terrain à peu près découvert et à la
vue de l'ennemi. Heureusement il ne tire pas sur nous et nous
arrivons sans encombre. Une balle dans
le côté droit, le poumon est atteint. Blessure guérissable, mais
demandant des soins immédiats. Il devait en effet guérir par la
suite. Je suis heureux à la pensée de lui avoir, peut-être, sauvé la
vie.
**
Je le quitte pour retourner à la tranchée où nous restons encore à
grelotter dans l'eau jusqu'à minuit, heure à laquelle nous sommes
relevés.
J'ignore le chiffre des pertes de ces deux journées, mais il a dû
être élevé. En effet, au début de février 1915, la bande de terrain
d'une cinquantaine de mètres environ qui sépare les lignes est
jonchée des cadavres des nôtres, depuis les attaques les 12 et 13
décembre 1914. A certains endroits les morts sont si nombreux qu'on
ne distingue plus que le bleu des capotes. Une centaine au moins
sont couchés là, dans les positions les plus diverses. Vision
d'horreur que le temps aura du mal à effacer...
*
* *
L'ami Figeac s'étant fait une entorse au début de janvier, je
m'occupe des distributions avec le caporal d'ordinaire. Nous restons
à Seicheprey. Une quinzaine d'obus tombent à moins de 20 mètres du
château que nous occupons. Trois obus l'atteignent en plein dont
l'un rentrant dans la cuisine que nous venons de quitter, renverse
sur le feu des marmites des cuisiniers. En janvier 1915, le château
de Seicheprey avait reçu son 328 ème obus.
Le 4 janvier, étant de repos à Ménil-la-Tour, le caporal d'ordinaire
Genton, de Massiac, me demande de l'accompagner à Toul où il a va
faire des achats pour la Cie. Toul n'est qu'à 11 kilomètres de
Ménil. De Toul, je n'ai rien vu ou pas grand'chose, si ce n'est
beaucoup de soldats, des embusqués surtout, bien astiqués, qui nous
regardent de travers avec nos habits crottés et manquant un peu de
fraîcheur.
Pour la première fois, depuis cinq mois exactement, je me déshabille
et couche dans un lit. Je n'y dors pas mieux que sur la paille.
Manque d'habitude.
Le lendemain 5 janvier, la journée se passe en achats de toutes
sortes (deux mille francs à dépenser pour la Cie). J'ai à peine le
temps de me faire raser, tailler les cheveux et de prendre un bain.
C'est mon meilleur souvenir de Toul.
Toute la matinée du 6 est prise par la distribution des bonnes
choses apportées de Toul et qui serviront à fêter les « Rois », le
soir.
Le repas a lieu dans les granges où sont cantonnées les escouades.
Chacune d'elles forme un groupe distinct. Des portes posées à plat
sur des caisses vides : voilà des tables. Une baïonnette plantée au
milieu de chaque table supporte une bougie. Aux murs, des
équipements, des musettes, des fusils sont accrochés.
Les convives sont assis sur des caisses ou couchés à la mode
antique, à même le foin. Menu : soupe, viande de porc, dinde, oie ou
poulet suivant les escouades, petits pois en conserves, fromage,
petit-beurre, vin ordinaire, champagne, café. Un véritable festin de
« Roi ».
Au champagne, les chansons commencent, accompagnées par la voix
grave du canon qui gronde dans le lointain.
Minute de détente et d'oubli, après les dures journées écoulées et
en attendant celles qui se préparent...
CHAPITRE V
PREMIER SEJOUR AU BOIS DE SAULCY
(10 mars - 27 mai 1915)
Nous quittons le secteur de Seicheprey le 10 mars 1915. Sans regret.
Tout le monde est content de changer d'air. Adieu l'eau et la boue
des tranchées de Rémières où nous avons pataugé durant tout ce
pénible hiver de 1914-1915, avec comme seul abri, contre les obus,
notre toile de tente.
Le rassemblement pour la relève est bruyant. Chacun raconte ses
exploits, réels ou imaginaires, aux camarades du 206' qui viennent
nous remplacer.
Nous allons cantonner à Broussey-en-Woëvre, avant de rejoindre, sur
notre gauche, notre nouveau secteur du Bois de Saulcy, avec lequel
nous prenons contact le 13 au soir.
Nous sommes dans les bois, et pendant deux mois et demi, nous
mènerons la vie de véritables « hommes des bois ».
Cachés sous les arbres, des villages entiers composés de huttes
primitives, mais assez bien aménagées et reliées entre elles par des
rues, rechargées avec des fascines. Les carrefours sont nombreux et
l'on risque fort de s'égarer. D'autant plus qu'on a oublié die poser
des plaques indicatrices.
Gare aux incendies, par exemple ! Le 20 mars, une des cabanes de la
22e Cie brûle avec tout son contenu : colis, effets, équipements,
fusils, etc. « Les dégâts, purement matériels, ne sont pas couverts
par une assurance. »
Les vivres pour la Cie sont toujours distribués de nuit, à plus de
trois kilomètres des cuisines. On les transporte sur les wagonnets
d'un decauville. Le voyage, aller et retour, dure trois heures. Je
suis ainsi appelé à faire le dur appren¬tissage du métier de «
cheminot ». Ce n'est pas une sinécure. Quand il pleut, on glisse sur
les rails et les traverses, et les chutes sont nombreuses. On se
dispute les wagonnets. Comme la voie est simple, il faut attendre le
retour des wagonnets vides, ou bien les culbuter par côté, pour les
remettre ensuite en place. C'est un travail de force, très pénible.
**
Aussi, lorsque Figeac est désigné, le 30 mars, pour aller suivre à
Aulnois un cours de sous-officier comptable, je pro¬fite de son
départ pour demander à reprendre ma place dans mon escouade. Je fais
part de mon projet à Figeac qui se rend à mes raisons. C'est donc
chose décidée, malgré l'amicale insistance du caporal d'ordinaire
Establie pour me garder avec lui. Je vais trouver le capitaine Madet
qui m'autorise à rejoindre mon escouade le lendemain 31 mars.
Je suis très bien accueilli par mes camarades de la 4e escouade qui
s'empressent pour me faire une place dans leur « cagna ». Il y fait
bon, même chaud. Le lit est bien un peu dur, mais je m'endors quand
même, heureux du changement intervenu, sur ma demande, ce que
certains camarades n'arrivent pas à comprendre...
Le 2 avril, au rapport, on nous parle de la famine en Allemagne,
d'après des lettres trouvées sur des soldats allemands, faits
prisonniers. Plusieurs femmes se seraient suicidées à cause de la
misère qui règne là-bas. L'une d'elles s'est pendue au pied de son
lit. Ces détails, qui n'ont rien de comique, sont accueillis par un
éclat de rire. Les hommes sont sceptiques
« On nous bourre le crâne ! » disent-ils.
Le 20 avril, un caporal de la 2e Section est allé, de nuit, chercher
un fanion planté entre les lignes. Au pied de ce dernier, se
trouvait un paquet de journaux. J'ai eu l'un d'eux entre les mains.
Ecrit entièrement en français, il a pour titre : « La Gazette des
Ardennes ». Il est assez insignifiant rien que des articles anonymes
et pas très forts. En deuxième page (et c'est là, sans doute, la
raison d'être du journal), s'étale, en gros caractères, un appel à
la population française. Il y est dit qu'on nous trompe. L'Allemagne
n'a remporté que des succès. Nous sommes partout battus. Nous avons,
en Allemagne, 250.000 prisonniers dont on donne une première liste
sur ce numéro, etc., etc. L'effet attendu est raté. On cherche à
nous « acheter ». Nous ne sommes pas à vendre.
Le 15 avril, le capitaine Madet quitte la 20' Cie, permutant avec le
capitaine de Solan, officier d'ordonnance du Colonel.
Le 22 avril, je suis affecté à la ire escouade. Le 24, Figeac est
nommé sergent-major à la Cie. Mauranne le remplace comme
sergent-fourrier.
Distribution à la Cie, le 25 avril, de la tenue bleu horizon. Avec
ces nouvelles capotes, nous avons plutôt l'air endimanchés et «
moches » par surcroît. Cela importe peu.
Pendant notre séjour au bois de Saulcy, l'emploi du temps est à peu
près le suivant : trois jours de repos occupés par des corvées
diverses, aménagement des « cagnas », etc., et trois jours de
service aux avant-postes.
Ce service est particulièrement pénible pendant les jours de pluie,
hélas ! trop fréquents. Qu'on en juge par les quelques détails
suivants notés au cours d'une période en première ligne.
Aux avant-postes, sur la route de Bouconville à Apremont, le petit
poste (le P.P.) est au pont. Je prends la faction le premier, à 50
mètres en avant. Il fait noir comme dans un four. Un ciel d'encre.
Au moment où je débute comme sentinelle, une averse, un vrai déluge,
commence. La toile de tente n'arrive pas à me préserver et je suis
vite mouillé jusqu'aux os. J'ouvre mes yeux tout grands dans la nuit
où l'on n'apercevrait pas un homme à cinq mètres. C'est surtout sur
les oreilles qu'on doit compter pour éviter les surprises possibles.
Quittons le service de sentinelles à quatre heures du matin, au
petit jour. Passons la journée dans les abris où il pleut comme
dehors. Impossible de se tenir debout, ni de se coucher, tant le sol
est humide. On reste toute la journée accroupis, assis sur les sacs
posés à même la boue et les pieds dans l'eau.
Si encore nous pouvions faire du feu pour nous sécher ! Impossible :
la fumée se verrait et nous risquerions fort d'être « marmités ».
Que faire ?
J'arrive à me déchausser. Je réchauffe mes pieds engourdis à la
flamme d'une lampe à alcool solidifié et je les enveloppe dans ma
ceinture de flanelle, enlevée à cet effet. Je tente vainement de
faire sécher mes bas à la dite lampe : j'en ai trois paires aussi
mouillés les uns que les autres.
Nous patientons ainsi jusqu'au soir, grelottants et le ventre vide.
Comme on ne peut arriver que la nuit aux avant-postes, nous n'avons
la soupe que deux fois en vingt-quatre heures le matin vers trois
heures et le soir entre huit et neuf heures. Décidément, nous sommes
des « oiseaux de nuit ». C'est la nuit que tout se fait et le jour
on se repose... quand on le peut.
*
* *
La soupe arrive enfin, et avec elle - fâcheuse coïncidence - une
averse d'une violence inouïe. On se touche sans se voir. Le plus
amusant, c'est lorsque le caporal veut faire sa distribution, comme
d'habitude. On tend les assiettes ou les gamelles vers lui. Il verse
bravement, de confiance, la soupe... à côté, et l'on entend le pain
trempé s'aplatir dans la boue. On prend le meilleur parti possible
de la situation : celui d'en rire.
Incident plus sérieux qui confine au désastre : dans l'obscurité, un
« poilu » vient de renverser le seau de « pinard » dont le contenu
presque en entier va rejoindre la soupe dans la boue. Décidément,
nous jouons de malheur...
**
Quelques jours plus tard, étant en sentinelle à la lisière du bois,
de sept heures et demie à dix heures du soir, un orage très violent
éclate vers huit heures, et je reste deux heures durant sous une
pluie battante. Au plus fort de l'orage, une attaque se déclenche
sur notre gauche. Spectacle passionnant et d'une beauté tragique.
Eclairs et fusées déchirent l'ombre de lueurs sinistres. Tonnerre
d'en haut et tonnerre d'en bas rivalisent de zèle. C'est un vacarme
infernal, dans la nuit noire, sous une pluie torrentielle.
*
**
Le temps passe pourtant, et le printemps, indifférent à nos misères
et à nos folies, est revenu comme jadis. Noté le 17 mars : vu le
premier papillon. Les bourgeons gonflés de sève nouvelle sont prêts
à éclater. Les talus sont étoilés (le perce-neige. Les oiseaux
chantent comme des fous. Et le 15 avril : entendu le coucou. Le 22
mai enfin : il fait très doux ; une brise tiède et parfumée agite
d'un léger frisson les feuilles d'un vert tendre et son souffle
régulier arrive jusqu'à nous, doux comme une caresse.
CHAPITRE VI
FL I R E Y
(Mai -Octobre 1915)
PREMIERE PERMISSION : 9 AOUT 1915
Le 27 mai, nous sommes affectés au secteur de Flirey, à droite de
celui de Seicheprey. Nous quittons également le secteur postal 120
pour prendre le S.P. 123. Pour les « poilus » qui aiment bien le «
pinard », drôle de secteur que ce secteur 120.
Finie pour quelque temps notre vie « d'hommes des bois ». Nous
revenons à Hamonville. Cela nous paraît drôle de nous retrouver dans
un village après deux mois et demi dans les bois. La moindre chose
nous étonne : les maisons, les voitures qui passent... Nous sommes
devenus comme de grands enfants.
Dans le nouveau secteur, le roulement est le suivant : trois jours
de tranchées, trois jours de repos. En montant en ligne, les balles
sifflent. Une de nos batteries tire tout près de nous et fait un
vacarme infernal. On sursaute à tous les coups. Décidément, nos
nerfs ont besoin de rééduquer. Encore quelques heures de cette
musique et nous n'y ferons plus attention. Passons sous le viaduc du
chemin de fer qu'on a fait sauter.
La gare de Flirey est là, à une centaine de mètres, presque
entièrement démolie. Flirey, sur notre droite, n'est plus qu'un amas
de ruines. Suivons un véritable dédale de boyaux pour parvenir
jusqu'à nos emplacements dans la tranchée.
La nuit, tout le monde veille, chacun à son créneau. Par l'ouverture
du mien, sous la vague clarté de la lune, je distingue devant moi
comme une sorte de cuvette très profonde. Est-ce un entonnoir creusé
par l'éclatement d'une mine ? Impossible de m'en rendre compte
exactement. A la pointe du jour, j'ai enfin la clef de l'énigme.
Nous avons devant nous une des tranchées de la ligne de chemin de
fer, profonde d'une quinzaine de mètres et fermée un peu plus bas
par un mur de sacs à terre. La tranchée ennemie est en face sur
l'autre talus, à une distance de quinze à vingt mètres.
Obus crapouillots, bombes, rien ne manque ici. Les bombes font
heureusement beaucoup plus de bruit que de mal. Pendant le jour,
nous les voyons arriver, car elles vont très lentement. C'est le
moment ou jamais de crier : « Gare à la bombe ! ou bien : « Bombe à
droite ! Bombe à gauche ! » Et chacun s'abrite du mieux qu'il peut.
Dans la nuit du 30 mai, elles n'en ont pas moins tué un camarade du
1578 à notre droite et blessé trois hommes de la 48 Section de notre
Compagnie.
La 24e Cie a eu deux morts les 14 et 15 juin, deux nouveaux arrivant
du dépôt et allant aux tranchées pour la première fois, le second
dans des circonstances peu banales. Ce dernier, devenu fou sans
doute à la suite du bombardement, veut boire à tout prix de la
limonade. Il enjambe le parapet de la tranchée et va se promener en
bras de chemise entre les lignes, son bidon à la main. L'ennemi le
laisse avancer, croyant avoir affaire à un déserteur. A mi-chemin, à
peu près, le malheureux se ressaisit et fait mine (le vouloir
revenir dans nos lignes. Eclair de lucidité qui devait lui être
fatal. Car il est maintenant couché entre les lignes, tombé sous les
balles ennemies.
**
Avec la fin juin, la fenaison bat son plein à Ansauville où nous
sommes au repos. Les civils sont rentrés. Il manque, bien entendu,
tous les hommes valides, comme partout. Heureusement les machines
agricoles abondent ici et les soldats « donnent la main » aux
habitants. Ils le font de bon coeur, bravement. Spectacle assez
pittoresque que de voir des soldats en tenue (plus ou moins
réglementaire, il est vrai) sur le siège des faucheuses, au milieu
des prés. Cela nous fait oublier les misères présentes et nous donne
l'illusion d'être là-bas, parmi les nôtres qui attendent.
Allons-nous bientôt les revoir ? Le 8 juillet, une grande nouvelle
circule : nous irons sans tarder en permission de sept jours. Il
partirait à chaque détachement six hommes par compagnie. On a
dressé, dans chaque compagnie, une liste de 25 hommes, présents sur
le front depuis le début sans avoir été évacués. Je figure sur la
liste de la 20e Cie, et, sur ma demande avec le n° 19, c'est-à-dire
en tête du quatrième convoi qui doit partir dans les premiers jours
du mois d'août. Je serai ainsi à Pléaux au début des vacances et
nous pourrons facilement nous réunir tous.
Les premiers départs ont lieu, pour le Régiment, les 13 et 14 et 15
juillet. Ces permissionnaires sont de retour le 26 juillet et nous
font part de leurs impressions. A l'arrière, tout marche comme si
l'on n'était pas en guerre, et personne n'a l'air de se faire
beaucoup de « mauvais sang ».
Mon caporal, Vizet Antony, du Falgoux, où j'ai eu le plaisir de le
retrouver souvent par la suite, part en permission le 27 juillet et
je le remplace comme fonctionnaire caporal à la tête de la Ire
escouade.
Puis mon tour de départ arrive enfin le 9 août. L'ami Figeac me
prévient à 6 heures du soir pour partir à 7 heures. J'avais fait mes
préparatifs pour monter aux tranchées le soir même. Changement de
direction. Avec le sourire. Embarquement à Ménil-la-Tour le 10 août
à minuit quinze. En attendant le train, on se couche sur le trottoir
de la gare, à même le ciment, avec la musette comme oreiller.
De cette première permission, tant attendue, je ne dirai rien, sinon
qu'elle me parut bien courte. Pas plutôt arrivé, il fallait
repartir. J'étais heureux certes de revoir tous les miens, mais,
malgré moi, ma pensée s'envolait vers les camarades restés là-haut,
dans cet enfer qu'il me faudrait rejoindre dans quelques jours.
C'était comme une idée fixe dont je ne parvenais pas à me
débarrasser et qui gâtait toute ma joie.
Et pourtant, avais-je le droit de me plaindre à côté de ce camarade
de la 1Pe section, parti en même temps que moi, et que j'ai
rencontré dès mon retour le 24 août ? Il partait sachant sa femme
malade. Il est arrivé à Paris à 2 heures du matin : sa femme est
morte à 9 heures. Il a tout juste eu le temps de la voir, de lui
parler et (le l'embrasser.
« Je crois bien, me disait-il, qu'elle m'attendait pour mourir. »
Il l'a enterrée et est venu reprendre sa place parmi nous, laissant
chez ses beaux-parents son petit garçon âgé de trois ans.
CHAPITRE VII
CAPORAL EN CHAMPAGNE
(ter octobre 1915)
A mon retour de permission, le 339e occupe toujours le même secteur
et la même vie recommence.
Le 31 août 1915, je suis nommé caporal à la 3e escouade de la 19e
Cie. Sur ces entrefaites, Figeac est évacué, à Vaucouleurs, pour une
pneumonie double. Cela a rendu un peu moins pénible mon départ de la
208.
Me voici tout à fait installé dans mes nouvelles et hautes
fonctions. Cela marche très bien. J'ai, paraît-il, une escouade de
choix. Mes « poilus » sont de braves gens, bien pacifiques, presque
tous cultivateurs, ce dont je suis enchanté, appar. tenant pour la
plupart aux classes 1896, 1897 et 1898. L'un d'eux, nommé Salvan,
est père de cinq enfants dont l'aînée, une fille, a dix-neuf ans. Il
me dit souvent : « Si c'était un garçon, il serait mobilisé comme
moi, et nous pourrions être ensemble. »
Les autres ont tous deux ou trois enfants. On peut donc dire que
c'est l'escouade de gens raisonnables.
Par la suite, j'ai reçu un renfort de jeunes gars de vingt ans. Ils
avaient envie de rire et de « chahuter », au grand désespoir des
vieux « pépères » qui les traitaient de « gosses ».
N'auraient-ils pas pu être leurs pères ? L'amalgame présentait
quelques difficultés. Une bonne volonté réciproque nous permit d'en
venir à bout.
La vie aux tranchées n'est maintenant pas trop dure pour moi. Depuis
quelque temps, mon escouade ne prend pas le service de sentinelles
pendant la nuit. Elle ne fait que travailler en première ligne
durant toute la journée : construction d'abris-caves à deux ou trois
mètres sous terre, aménagement des tranchées, creusement des boyaux
de communication.
Mon rôle consiste à indiquer les travaux à faire, la façon de s'y
prendre, et à en surveiller l'exécution. Je suis, en quelque sorte,
chef de chantier, avec une dizaine d'ouvriers sous mes ordres. En
avons-nous remué de la terre pendant cette période ! C'était malgré
tout le bon temps. Il ne devait pas durer.
Le ter octobre 1915, nous quittions le -secteur de Flirey pour aller
en Champagne par le train. Du 3 au 6 octobre, nous bivouaquons au
camp de Châlons. Je mange là, pour la première fois, du cheval. Un
malheureux « canasson » des artilleurs vient d'être tué par un obus.
Comme un vol de corbeaux, une nuée de « trouffions » s'abattent sur
lui, le dépècent à qui mieux mieux. Jamais distribution ne fut si
rapidement faite.
Du 6 au 14 octobre inclus, sommes en réserve dans les tranchées du
Moulin de Souain. Le 9 octobre au matin, nous faisons connaissance
avec les gaz lacrymogènes et suffocants (voir communiqué officiel du
9 octobre, 15 heures). Sans grands résultats d'ailleurs. Mais nous
n'avions pas besoin d'oignons pour pleurer.
Durant cette offensive de Champagne, nous étions, paraît-il, troupes
de poursuite, avec Vouziers comme objectif. Nous
devions nous arrêter bien avant. La percée escomptée ne s'est pas
faite. Les premières lignes ont été enlevées sans trop de mal. Mais
par la suite, du côté de Somme-Py, les vagues d'assaut ont dû
s'arrêter devant des réseaux de « barbelés » intacts et ont été
décimées par les mitrailleuses ennemies. L'offensive avait échoué.
Pourtant, quelle accumulation de matériel ! Par endroits, les canons
se touchent, et il faut entendre ce vacarme !
Du 15 au 20 octobre inclus, nous tenons les tranchées de première
ligne à la ferme Navarin. Pendant les nuits, nous avançons même
notre ligne en creusant de nouvelles tranchées sous la protection de
sentinelles. Des morts et des blessés, mais relativement peu
nombreux.
En plein jour, sur la crête nord, devant nous, un camarade d'en face
a l'air de nous surveiller. Je tire dans la direction et il
disparaît. C'est un des rares coups de fusil que j'ai eu l'occasion
de tirer au cours de quatre ans de guerre.
Après quinze jours consécutifs de tranchées (première et deuxième
lignes), nous sommes relevés le 21 octobre et prenons quelques jours
de repos à Suippes. Nous sommes blancs comme des meuniers. Mais tout
de même cela vaut mieux que la boue de la Woëvre. Il est vrai de
dire que nous n'avons pas eu une goutte de pluie depuis le 4
octobre, c'est-à-dire depuis près de trois semaines. Par exemple,
cette poussière de craie fatigue, à la longue, les bronches et les
poumons et gêne fort la respiration.
Suippes est une coquette petite ville, à demi cachée dans la
verdure. Elle a malheureusement souffert du bombarde¬ment. Les
civils ont été évacués au moment de l'attaque et ne sont pas encore
revenus. Il y a ici de l'eau en abondance et nous sommes bien
heureux de pouvoir nous nettoyer à notre aise et laver notre linge.
C'est avant de quitter Suippes, le 27 octobre, que j'apprends ma
nomination comme caporal-fourrier à la 230 Cie : capitaine
Aigueparse, de Saint-Cernin ; sergent-major Vialard, d'Aurillac.
Nous revenons en Lorraine pour une période de grand repos : deux
mois environ, dont un à Toul, caserne Ney, l'autre à Laneuveville-Derrière-Foug,
petit village à dix kilo. mètres de Tout C'est un repos bien gagné
après quinze mois de tranchées.
CHAPITRE VIII
GRAND REPOS A TOUL
Depuis notre entrée en caserne, et du fait de mes nouvelles
fonctions, je suis devenu un bureaucrate dans toute l'acception du
terme : un parfait « rond-de-cuir ». C'est un véritable déluge de
petits papiers à faire, d'états à fournir, de contrôles, aussi
variés qu'inattendus.
Dans chaque compagnie, les sous-officiers ont formé une « popote ».
Mon grade de caporal-fourrier, assimilé à celui de «sous-off », me
vaut l'honneur d'y être admis. C'est même moi qui, pour le moment,
tiens la « queue de la poêle ». Heureusement pour les camarades, je
n'ai pas l'intention de la faire danser.
Par la suite, les sous-officiers du Régiment de Territoriaux, dont
un bataillon est avec nous à la caserne Ney, ont bien voulu nous
accepter à leur table. Nous y sommes très bien. C'est bien tenu,
très propre. La cuisine, sans être raffinée, est bonne. Et puis,
nous avons de véritables assiettes, des verres au lieu de quarts,
des bouteilles à la place du bidon, une salière sur la table, un pot
de moutarde : c'est plus qu'il n'en faut pour être heureux...
Nous versons aux territoriaux tous les vivres que nous recevons de
l'ordinaire. Comme nous ne touchons qu'un quart de vin par repas,
c'est-à-dire demi-litre par jour, nous payons l'autre demi-litre au
« mess », qui nous le fournit moyennant une dépense journalière de
six sous.
Pour remercier les camarades territoriaux d'avoir bien voulu nous
donner l'hospitalité, nous leur avons offert le vin vieux, le jour
de notre arrivée. L'un de nous a pris la parole pour leur dire en
deux mots notre gratitude. Un vieux territorial, à barbe blanche et
à lunettes, a répondu par quelques mots bien sentis. Après nous
avoir dit tout le plaisir qu'il éprouvait à se trouver au milieu de
camarades plus jeunes venant du front, et nous avoir souhaité la
bienvenue parmi eux, il leva son verre à notre santé à tous, à celle
de nos familles dont « quelques-unes ont, peut-être, été déjà
cruellement frappées », dit-il, à la victoire finale enfin qui nous
permettra de reprendre nos places dans nos foyers. Il était très ému
; sa voix tremblait comme s'il allait pleurer. Cela nous avait tous
profondément remués.
Nous fûmes leurs hôtes jusqu'au 6 décembre 1915, date à laquelle
nous partîmes pour Laneuveville, village de deux cents habitants.
Les gens sont très gentils pour nous. Ayant été chargé de « faire le
cantonnement », j'ai été heureux de trouver un lit, non seulement
pour les officiers, mais pour chacun des sous-officiers de la
Compagnie.
Nous avons ici presque l'illusion de la vie de famille dont nous
sommes privés depuis si longtemps déjà. Nous passons de bons moments
à nous chauffer au coin du feu, chez les paysans. On est heureux de
causer avec des « civils » durant les longues veillées. On oublie
ainsi, pendant un moment, les fatigues et les ennuis. Quelquefois,
la conversation s'arrête soudain : la pensée vole ailleurs, là-bas,
bien loin, vers la famille absente. Les « civils » comprennent, se
taisent eux aussi, respectant notre silence. Parfois enfin, on se
laisse aller aux confidences réciproques. C'est si bon de parler des
absents! Il nous semble que nous sommes plus près d'eux, avec eux...
CHAPITRE IX
RETOUR AU BOIS DE SAULCY
(10 janvier- 15 mai 1916)
Si nous emportions un bon souvenir des longues veillées d'hiver à
Laneuveville, il n'en était pas de même des manoeuvres et exercices
exécutés pendant des journées entières, sous une pluie torrentielle,
imperméables roulés sur le sac, dans des terres labourées, parfois
même ensemencées, au grand détriment des récoltes.
Aussi avons-nous rejoint sans trop de peine, le 10 janvier 1916,
notre ancien secteur du Bois de Saulcy, après un très court séjour
dans le Bois de la Reine.
Nous sommes d'abord en réserve dans un des nombreux villages
abandonnés à l'arrière du front. Dans quel état lamentable se
trouvent ces malheureux villages qui ont dû être évacués par leurs
habitants ! Non pas qu'ils aient beaucoup soufferts du bombardement.
Quelques obus de temps en temps : des toits éventrés, quelques
pignons démolis ou percés à l'emporte-pièce. En somme, peu de mal,
vus du dehors.
Mais si l'on pénètre à l'intérieur des maisons, le spectacle est
navrant. Les armoires sont ouvertes et vides ; les vêtements, le
linge traînent sur le plancher où ils voisinent avec la paille de
couchage. De la paille également dans les lits, parmi les matelas et
les édredons éventrés. Sur les murs nus restent accrochés, témoins
muets du désastre : ici, une image¬ souvenir de première communion ;
là, un certificat d'études encadré. C'est profondément triste.
En ligne, le régime est le suivant : quatre jours de tranchées,
quatre jours de repos. Le secteur est des plus calmes. Le plus
souvent, rien à signaler. Un jour, cependant, un incident tout à
fait regrettable a attristé la Compagnie. Le 27 janvier 1916, un
misérable, venu du 252e, après avoir été condamné à cinq ans de
travaux publics, est passé à l'ennemi. Le commandant Nerlinger a
flétri cet acte inqualifiable dans les termes suivants
« Un homme du Bataillon a déserté ce matin : c'était une
fripouille, c'est un criminel maintenant. Il sera fusillé à son
retour en France, après la Victoire.
« Le commandant tient à adresser toutes ses félicitations à l'homme
en sentinelle qui, s'apercevant de la faute qui allait rejaillir sur
le Bataillon, a tiré de suite sur le déserteur et a crié aux voisins
de tirer également.
« Un homme qui abandonne son Pays actuellement est, je le répète, un
criminel. »
Le commandant du 6e Bataillon
Signé : NERLINGER.
Le 31 janvier, à Broussey, vaccination anti-typhoïdique qui me
fait beaucoup souffrir.
Le 10 février, je remplace le sergent-major Vialard parti en
permission. Je touche le prêt pour le distribuer aux camarades de la
Compagnie que je vais rejoindre aux tranchées. Il ferait bon venir
m'arrêter en route car je pars seul, porteur d'un millier de francs
environ. Je n'ai jamais été aussi riche.
Il est vrai que cela ne m'avance pas à grand'chose, car de tout cet
argent, il ne me restera que sept francs vingt centimes, mon prêt de
caporal-fourrier. Le prêt ayant été augmenté courant octobre 1915,
les petits « soldats d'un sou » sont devenus les « poilus de cinq
sous ».
Je pars pour ma deuxième permission le mardi 22 février 1916, et
m'embarque à Sorcy (Meuse), le 23 février à minuit 46. Il était
temps car, le 25 février, les permissions sont suspendues à la suite
de l'attaque allemande sur Verdun.
De cette deuxième permission, je revois surtout le moment du départ
pour retourner au front. Je revis ces minutes pénibles qui durent
des heures. J'entends encore les cris de gaieté factice et forcée
des camarades cherchant à s'étourdir, gaieté à l'origine de laquelle
le roi Pinard n'était pas étranger, et qui me faisait mal. Il
neigeait, il faisait froid et je repartais... Mon coeur grelottait à
l'unisson...
Rentré de permission le 5 mars, je monte aux tranchées le 6. Pas de
changements : hommes et choses sont toujours à la même place, dans
ce même bois de Saulcy où nous sommes venus, pour la première fois,
il y aura un an le 10 mars. Comme l'an dernier, nous y verrons
pousser les feuilles et nous y cueillerons le muguet aux blanches
clochettes.
En attendant, nous sommes en première ligne à la lisière d'un petit
bois de sapins bordant la route de Bouconville à Apremont. Notre
habitation est souterraine. Elle se trouve juste sous la route.
C'est un couloir d'une dizaine de mètres de long : dix marches y
donnent accès. De chaque côté, des lits superposés comme dans les
navires : c'est là que nous couchons. L'humidité nous pénètre et
l'ensemble manque un peu de confort.
Dans le bois, par contre, il fait un temps superbe. C'est le plein
jour, le soleil brille ; ici, la nuit sans fin qu'éclaire seule une
vieille lampe fumeuse ou une bougie de guerre ayant toujours besoin
de moucher. Au dehors, règne une douce chaleur ; ici, un courant
d'air continuel et fort désagréable. En haut, les oiseaux chantent
le printemps revenu ; en bas, quelque rat grignote, dans son coin,
un morceau de pain sec qu'il nous a dérobé.
Ce réduit sert également d'abri pour le téléphone. Et nous nous
endormons, bercés par les appels sans cesse répétés « Allô P 1 !
Allô P 2 ! » On s'y fait.
Le 16 avril, un obus tombe en plein sur la « cagna » où se trouvent
cinq hommes ; un blessé, un tué. Ce dernier avait eu déjà ses trois
frères tués depuis le début de la guerre, et de cette famille il ne
reste plus personne.
Jusqu'ici, on remplaçait les hommes par du matériel. Ce sont des
animaux qu'on charge maintenant de ce soin. Nous avions les
chiens-ratiers, les chiens destinés à la recherche des blessés, ceux
chargés d'assurer la liaison : nous avons désormais les
chiens-sentinelles. Celui de la Compagnie s'appelle « Labro », du
nom de son propriétaire. Il a été prêté pour la durée de la guerre.
Il n'aboie pas sans raison, et son livret matricule est vierge de
punitions.
Nous avons également à la Compagnie un poste de P.V.
(pigeons-voyageurs) au nombre de quatre. Ils sont relevés comme nous
tous les quatre jours, c'est-à-dire lâchés et remplacés par
d'autres.
Il faut deux hommes pour soigner les quatre pigeons et un seulement
pour le chien. Ces emplois sont des « filons ».
*
**
J'emploie mes rares moments de loisirs, quand nous sommes au repos,
à donner des leçons aux illettrés de la Compagnie. J'ai une dizaine
d'élèves. Aucun n'est complètement illettré, mais ils sont tous
incapables de faire une lettre. L'un d'eux, le caporal Ladroit, qui
sera blessé et décoré de la croix de guerre, le 13 juin à Avocourt,
sait tout juste signer, sans même connaître les lettres qui forment
son nom.
J'avais demandé quelques syllabaires à la revue Les Annales
politiques et littéraires. Une dizaine aurait largement suffi. Au
lieu de me les faire adresser par une librairie quelconque, la
direction a inséré dans le journal une note à ce sujet en donnant
mes nom et adresse. Résultat : j'ai reçu des alphabets de tous les
coins de la France, avec des lettres d'envoi vraiment touchantes.
Je ne puis résister au plaisir d'en citer une parmi tant d'autres.
J'en respecte le style et l'orthographe.
Tours le 13 mai 1916.
Monsieur,
« Maman étant une lectrice des Annales a su que vous désiriez
apprendre à lire à de pauvres Poilus. Aussi moi qui suis une petite
fille de sept ans et qui sait lire je vous fais don des deux livres
dans lesquels j'ai appris à épeler. « Je vous souhaite bon courage
et complète réussite dans votre entreprise. »
Thérèse BALDIN,
N'est-ce pas charmant ? J'ai reçu une vingtaine de colis de livres,
dix fois comme il m'en fallait. J'en ai été d'autant plus embarrassé
qu'ils me sont parvenus pour la plupart alors que nous changions de
secteur, vers le 15 mai, faisant à pied, au cours de notre
déménagement, plus de 125 kilomètres, par étapes journalières allant
parfois jusqu'à 30 kilomètres.
Evidemment, nies correspondants et correspondantes ne pouvaient
prévoir cela, et je ne les ai pas moins remerciés bien sincèrement
de leurs envois, dès que j'ai eu la possibilité de le faire.
CHAPITRE X
AVOCOURT - Mai 1916 A LA 37°
DIVISION MAROCAINE
(9-21 juin 1916)
Du 15 au 25 mai 1916, nous sommes, en effet, allés du Bois de Saulcy,
dans la région de Commercy, jusqu'à Blainville, près de Lunéville,
avec les étapes suivantes : Boucq, Pagny-sur-Meuse, Saint-Germain-sur-Meuse,
Mont-le-Vignoble (trois jours de repos), Parey, Saint-Césaire,
Roville, Blainville-sur-l'Eau. De Roville à Blainville, nous passons
par Bayon où nous avons débarqué, le 22 août 1914, en arrivant au
front. Huit jours de repos à Blainville, et, le 2 juin, nous nous
embarquons à Einvaux pour débarquer, dans l'après-midi du 3 juin, à
Villers-Daucourt, en Argonne.
L'Argonne est un pays accidenté aux mamelons boisés, pays pauvre :
maisons en planches et en terre. Du moins dans la partie où nous
nous trouvons. L'église de Le Chemin, où nous restons quarante-huit
heures, est presque entièrement cons¬truite en planches, ainsi que
le clocher et la maison d'école.
Et notre promenade continue, mais plus courte cette fois. Le 5 juin,
étape Le Chemin-Froidos ; le 6, Froidos-Brabant¬en-Argonne.
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