|
A ma cousine, Madame Emile Duclaux , à l’écrivain, au poète. * Paillargue, en ces temps là, touchait à son déclin, Et n’en restait pas moins au braconnage enclin : Il en vivait, et du produit de son moulin.
Mais dans ce vieux moulin, qui n’avait qu’une meule, Sa femme surveillait le travail toute seule ; Lui pêchait, ou battait la bruyère et l’éteule.
Paillargue était d’ailleurs honnête et dévoué, Et bien qu’il eût été maintes fois écroué, Il portait le front haut sous son chapeau troué :
En quoi tirer un merle sous les ramures Est-il plus criminel que de cueillir des mûres ? Disait-il, et pourquoi sur moi tant de murmures ?
C’est mon fusil, ce sont les filets que je tends, Qui doivent dépeupler -d’après les mécontents Les landes, les ruisseaux, les bois et les étangs !...
Aujourd’hui je ne peux tirer une chevêche Sans voir incontinent un gendarme revêche Qui vient m’apostropher de sa voix la plus rêche.
Nul n’ignore pourtant –ne fût-il pas grand clerc- Que tout homme a des droits sur l’eau, la terre et l’air, Et pour ma part, cela m’a toujours paru clair.
Est-ce que c’est l’Etat qui nourrit dans les brousses Les jolis perdreaux gris, les grandes hases rousses ? Pourquoi donc nous met-il tous ses gardes aux trousses ?
Moi, comme tous les bons et braves citoyens, Je respecte la borne et le mur mitoyen, Et je solde l’impôt, quand j’en ai les moyens :
Mais je n’accepte pas qu’un règlement me prive De pêcher des goujons frétillant dans l’eau vive, De collecter un lièvre ou de chasser la grive.
C’est ainsi que parla Paillargue, le meunier, Par un matin de juin, un matin printanier, En rangeant des poissons nacrés dans un panier.
Son ton était bourru, mais naïf et sincère, Et nul doute qu'il eût manqué du nécessaire Sans les nombreux profits qu'il tirait de la Cère.
Son moulin, sur un bras de rivière en zigzag, S'écarquillait en plein soleil, faisant tic tac; Et la brave meunière, assise sur un sac,
Dans un nimbe tourbillonnant de blancs atomes, Allaitant deux jumeaux joufflus comme des pommes : -Les derniers de mes dix : un ouvrage en deux tomes,
Fit le meunier, avec un gai clignement d’yeux : La sagesse n’est pas l’apanage des vieux ; Mais, bah ! s’ils poussent drus et solides, tant mieux !
Le moulin s’adossait au revers d’une butte ; Et d’un côté son toit, au vent du nord en butte, Semblait tituber, prêt à faire la culbute.
Mais, de l’autre côté, chaudement enfoui Dans un chaume tout blond comme du loin roui, Il souriait, et l’œil en était réjoui.
Ce n’en était pas moins, d’ailleurs, une baraque, Qui parfois tressautait, ronronnante et patraque, Avec un bruit de vieux ressort qui se détraque.
Sur le bief, tout fleuri de touffes de glaïeul, S’étendait, bénissants comme les bras d’aïeul, Les séniles rameaux d’un énorme tilleul.
J’étais entré bun verre chez Paillargue, Sachant bien qu’à l’insu des gabelous, qu’il nargue, Le luron vend du vin, et que même il s’en targue.
Dans le bois résonnait le refrain du coucou, Il faisait bon : Allons, dis-je, buvons un coup, Et mangeons du pain bis avec un cabecou (1) (1) Petit fromage de chèvre. La meunière, arrachant sa robuste mamelle Au têtement de sa géniture jumelle, Et couchant celle-ci sur des sacs, pêle-mêle,
Nous servit de ce vin appelé limousin. Jus sanglant, qu’on récolte en un pays voisin, Entre Corrèze et Lot, et qui sent le raisin.
Puis la tourte (1) parut, pareille à ces rondaches, Sur qui rebondissaient jadis glaives et haches ; Et son parfum de seigle embauma nos moustaches. (1) Grosse miche de pain bis. Or en arrosant avec moi ce pain bis, Et quelques cabécous de chèvre ou de brebis, Plus d’un merveilleux Cornac aux teintes de rubis,
Que Paillargue, vidant, bouteille sur bouteille, Grandi, magnifié par la boisson vermeille, Me laissa voir son âme, étrange et sans pareille.
------------------------------------------------------------
« Voyez-vous, me dit-il, si je suis braconnier, Et pêcheur clandestin, beaucoup plus que meunier, C’est surtout parce que je suis un peu casanier.
Encore qu’il me rapporte assez, le braconnage, Comme il faut souvent courir, se mettre en nage, Fuir le gendarme, chose assez dure à mon âge ;
Et, comme j’aime peu le vent des prisons, Je voudrais bien laisser vivre en paix les poissons, Et ne jamais fourrer mon nez dans les buissons.
Mais comment renoncer au grand air, à l’espace. Au plaisir d’admirer le nuage qui passe ? Autant vivre figé dans une carapace !...
Est-il au monde un plus agréable déduit Que d’erreur, sans savoir où cela vous conduit, A travers champs, quand il fait beau comme aujourd’hui ?
Et puis la Cère est là, qui m’attire et me tente, Cette Cère dont l’eau toujours gaie et chantante Se gonfle ainsi qu’une poitrine palpitante ?
Je la traverse à gué, la nuit, même en sabots, Sur les blocs caverneux, tout grouillants de barbeaux Tel que Dieu nulle part n’en a mis d’aussi beaux.
Elle court sous les bois, où fraises et framboises Parfument l’air dans un rayon de mille toises ; Et c’est plein d’écureuils, de loirs et gerboises.
La loutre cauteleuse y guette les goujons, Fond sur eux, foudroyante, en de brusques plongeons, Puis son mufle camus pointe à travers les joncs.
Des rocs creux, comme ceux où vivaient les prophètes, Et dans lesquels on voit des niches, des cuvettes, Où vont boire les rossignols et les fauvettes,
S’y dressent : quelques-uns semblent des piédestaux ; D’autres, lourds et moussus, ont l’air, vus à fleurs d’eaux, De gros ours se baignent et vous montrant le dos.
Sur ses berges, les bois ouvrent leur fraîche alcôve, Où par malheur, l’aspic sournois rampe et se love, Et se tortille ainsi qu’une racine fauve.
Aucun bruit, si ce n’est le cri du loriot, De la grive à pieds noirs, qui siffle avec brio, Ou bien le grincement de quelque chariot.
Et là, je suis chez moi, libre comme une aronde ; Là, je vois, éclair d’or dans le glauque de l’onde, Le reflet qu’en cinglant laisse la truite blonde.
Je vais, je viens, et place, en choisissant surtout Les coins où l’on dirait que la rivière bout, Mes lignes qu’un galet maintient à chaque bout.
Et c’est le lendemain, Monsieur, quand je les lève, A la prime aube, à l’heure où la nuit qui s’achève Laisse le ciel s’emplir d’une lueur de rêve !...
Ah ! quelle émotion quand la corde se tend, Et qu’un être, invisible encor mais palpitant, La secoue et la fait obliquer par instant !...
D’ordinaire, je sens une secousse vive, Nette et franche ; j’entends flic ! floc ! et, vers la rive, Une truite, fouettant l’eau de sa queue, arrive.
L’hameçon à la lèvre, avec de gros yeux ronds, Elle se tord, ouvrant les larges ailerons Qui pendent à. ses flancs comme des avirons .
Son dos est presque noir, poli comme une agate, Et, le long de ses flancs glacés d’or pâle, éclate Un joli pointillé d’azur et d’écarlate.
-C’est bon, l’odeur des prés, Monsieur : tous les matins J’entends (car je me lève avant les sacristains), S’égrener dans le ciel les Angélus lointains… »
Paillargue devenait de plus en plus poète : Il chanta le goujon, il exalta l’ablette Et le martin-pêcheur, qu’il appelait bluette.
Il le montra perché sur un brin d’osier sec, Puis plongeant et sortant de la rivière, avec Une petite anguille entortillée au bec.
Quand il vole en suivant le bord de l’eau, qu’il rase, C’est un bijou vivant, qui scintille et s’embrase : On dirait un saphir doublé d’une topaze.
Un matin, dit Paillargue, en levant mes filets, Faits d’un chanvre et d’un lin que ma femme a filés, J’y vis un animal aux ongles effilés,
Moustachu, l’œil bridé, luisant, rond comme une outre, Et qui s’y débattait sans pouvoir passer outre. Je tirais vivement, et je pris une loutre.
C’était bien, et pourtant j’ai fait beaucoup mieux, car J’ai capturé, d’un coup d’épervier, un bécart, Plus un saumon pesant trente livres et quart.
Même que ce saumon, avec sa queue ouverte, Me souffleta si bien que j’allai, presque inerte, Rouler dans l’eau glacée et toute bleue et verte.
Paillargue, très nerveux, claironnait, enivré, Et son organe était de plus en plus cuivré. J’eus peur qu’il ne sortit du réel et du vrai ;
Car je sais que l’Auvergnat qui s’exalte : Cet être, qu’on dirait froid comme son basalte, Quand il s’échauffe, va très loin. Je criai : Halte,
Paillargue ! maintenant, parlez-moi chasse un peu ; Puis, afin de jeter un peu d’eau sur son feu, Je lui raréfiai le Cornac rouge-bleu.
Mais non, ce n’était pas de vin qu’il était ivre, Fusil et carnassière au dos, heureux de vivre, Le voilà qui repart et me force à le suivre.
Il m’emmène à travers les grands genêts touffus, Sous les hêtres rugueux, larges comme des fûts ; Il me fait assister la nuit, à ses affûts.
Il dit l’hiver, la neige éclatante et sans bornes, Et son œil scrutateur fouillant les plaines mornes, Et l’apparition subite des tricornes.
Mais son fils, qu’il posta, poussa un cri d’épervier ; Lui, cache son fusil, ses sabots de bouvier, Et plonge dans la Cère en plein mois de janvier.
Il dit les grands bois noirs parmi les neiges blanches ; Et, sous le deuil poignant du soir, les avalanches De corbeaux croassants qui croulent dans leurs branches.
Il dit les horizons brumeux, les ciels d’étain, Et le soleil cendreux, jetant dans le lointain Une rose lueur de brise qui s’éteint.
Sous les genévriers érigés en panache Il dit le gîte creux du lièvre qui se cache, Et qu’on piste avec des glaçons à la moustache.
Il dit les coups de feu, les morts et les blessés ; Et ceux-ci dans la neige aux reflets irisés, Geignant et sautelant sur leurs moignons brisés.
Il dit enfin, à l’heure où le jour gris décline, Quand, toute rouge, sur un ciel d’aigue-marine, La lune éclôt ainsi qu’une fleur purpurine,
Il dit les retours las, sous le poids accablant Des cadavres velus dans le carnier sanglant, Et la lente arrivée au vieux moulin tout blanc,
Au moulin décrépit, qui penche et se disloque, Et dont le pauvre toit de chaume, tout en loque, Pleure des glaçons bleus figés en pendeloque.
Là, fit-il, sous la lampe accrochée au plafond, Tandis que dans ma barbe enfin le givre fond, Je jouis de l’accueil que tous les miens me font.
Et, lorsque grouilla et bruyante marmaille Me saute au carnier, rit, crie, et se chamaille, Je suis heureux, Monsieur, quoi que sans sous ni maille. --------------- Après la poésie âpre des grands hivers, Paillargue célébra les bourgeons frais ouverts Et la caille qui chante au milieu des blés verts.
Alors c’était l’affût au coin d’une luzerne, Qu’un tertre d’églantiers et d’aubépine cerne, A l’heure où le gendarme est clos dans sa caserne.
Entre chien et loup, quand le soleil darde encor A la cime des monts d’obliques flèches d’or, Et que l’ombre envahit le vallon qui s’endort.
La nuit vient, et, baignant dans un rayon de lune, Sautillante, apparaît la silhouette brune D’un lièvre que l’éclat du grand jour importune.
Il va par petits bonds, flaire trotte menu. S’assied, et, nettement campé sur le sol nu, L’oreille droite, semble un diablotin cornu.
Il écoute et frémit ; le moindre bruit l’effraie. Et, tandis que, du fond d’une châtaigneraie, Monte l’appel strident et rauque de l’orfraie ;
Que la chouette ulule, et qu’un renard glapit, Hors du gîte, durant le jour, il se tapit ; Tandis qu’au fond des prés, sans trève ni répit,
Par cette nuit de mai, la rainette coasse, A travers la haie, un canon de fusil passe ; Et, soudain, un éclair ensanglante l’espace :
Pan ! un coup, fait Paillargue, un seul et c’est assez. Mais ici je m’insurge,et, les sourcils froncés : Ca, c’est un vilain coup, lui dis-je, et peu français !
Lui sourit et reprend ; C’est l’affût, c’est l’espère, Un guet-apens, mais c’est ainsi que l’on opère : Qui veut la fin veut les moyens ; or je suis père.
Un lièvre vaut huit francs : c’est du pain à foison, Et la gaîté d’un peu de vin à la maison ; C’est pour mes gars, pendant la mauvaise saison,
Des sabots de gros bois, que je leur rafistole, Plus tard, avec du fil d’archal et de tôle ; Encore m’en usent-ils pour plus d’une pistole.
Vous dites : vilains coups ; mais le font-ils plus beaux Ceux qui, ne manquant pas de pain ni de sabots, Lancent à travers bois chiens limiers et clabauds ?
Mon lièvre est foudroyé par le coup que je tire ; Le leur succombe, après un horrible martyre ; J’ajouterai ceci, comme juste satire,
C’est que tout geste humain se ressent du décor : On admire beaucoup le piqueur brodé d’or Qui sonne l’hallali d’un chevreuil à plein cor ;
Mais qu’un chasseur, n’ayant ni troupe, ni buccine, Que quelque bûcheron sortie d’une cassine, Mette à bas ce chevreuil, on dit qu’il l’assassine.
-Paillargue, m’écriai-je, en feignant la stupeur, Ou c’est que je subis un mirage trompeur, Ou bien vous devenez communard.- N’ayez peur,
Poursuivit-il, je suis chrétien, je suis des vôtres ; Et je sais que le Christ a dit à ses Apôtres, Atous les hommes : Aimez-vous les uns les autres.
Je sais que Lui, Lui seul, voulut l’Egalité ; C’est même ce qui fait que j’ai cette fierté De vous parler des grands en toute liberté.
-Paillargue, fis-je alors, vous avez de l’étoffe Poète, sans avoir jamais fait une strophe, Vous voilà maintenant devenu philosophe ;
Et, pour un meunier, c’est beaucoup.-Lui, l’œil malin : « Il n’est pas seulement des ânes au moulin… » Sur ce je pris son verre et lui rendit plein.
-Ah ! fit-il, vous m’avez deviné sous ma guangue… Et, narquois, il but, puis, faisant claquer sa langue, Reprit tranquillement le fil de sa harangue. ----------------------------- Août, septembre, dit-il sont les mois des perdrix, Je sais leurs abreuvoirs, je connais leurs abris, Et les fais accourir en imitant leurs cris :
Puis, quand les bois sont d’or rouge et de cuivre jaune, Vient la bécasse, un noble et bel oiseau d’automne, Dont le tendre regard en mourant vous pardonne.
Je siffle Tac, mon chien, qui porte un lourd grelot, Et qui tombe en arrêt derrière un vieux bouleau, Dans la fougère rousse, et quelquefois dans l’eau.
Et quel arrêt, Monsieur ! cela tient du prodige : La patte en l’air, il reste immobile, que dis-je, Immobile !... il devient comme un roc, il se fige !
Sauf sa queue écourtée et qui vibre, il est tel Que la femme de Loth, changée en bloc de sel, Ou comme une gargouille au toit d’un vieux castel.
Et quand, l’ayant cherché longtemps, je le trouve entre Des taillis et des houx, accroupi sur le ventre, A mon cœur tout mon sang afflue et se concentre…
Quand on possède un chien ayant l’arrêt de pieu. Aimant le bois, et s’y trouvant dans son milieu, Cette chasse est un vrai passe-temps du bon Dieu.
Et puis, tout en chassant, on y remplit ses poches De cèpes roux et bombés, dont les grosses caboches Saillent autour des troncs renversés et des roches. ……………………… Voilà, Monsieur, chassant, pêchant, moulant du grain, Parfois aussi taillant quelque peu de merrain, C’est ainsi que je vis, pauvre, mais sans chagrin.
Dans ces eaux et ces bois, devenus mon domaine, Le règne animal perd de semaine en semaine ; Mais j’y fais prospérer, Monsieur, l’espèce humaine.
Je saluai Paillargue, et je lui dis : C’est bien ! Quoique grand braconnier, vous êtes bon chrétien, Et vous avez le cœur et l’âme d’un ancien. ………………………….. Et j’ai voulu chanter sur un rythme ternaire Ce meunier prolifique autant que débonnaire, Et fier en son moulin comme un aigle en son aire.
Arsène VERMENOUZE -Mon Auvergne- (Tirets, pointillés et annotations sont de l'édition du 22 septembre 1950)
|
|
© CantalPassion-Généalogie 2005 Informations Légales Contact
|