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Nuit du 4 au 5
mars 1944 «
Ils sont
venus
»
Novembre 1943, dans les bois entre
Cantal (1) et
Corrèze, nous sommes là cinq à six pas davantage à ne plus vouloir
accepter l'autorité d'un gouvernement qui a choisi la collaboration
avec l'occupant Nazi.
Sans identité, démunis de nos cartes d'alimentation, pourchassés par
la milice et la police de Vichy, notre tenue vestimentaire est celle
des jeunes des chantiers de jeunesse dont je suis personnellement
déserteur.
La volonté de résister, de nous battre contre l'Allemand, de le
chasser de notre pays nous habite. Nous avons souvent froid, souvent
faim, cela a peu d'importance, un jour nous aurons des armes. Le
jeune maquisard de ce triste hiver 1943 deviendra alors un vrai
combattant.
Les mois passent, Janvier, Février 1944, notre petite troupe se
compose maintenant d'une quinzaine de gars. Nous sommes des soi
disant forestiers sans beaucoup d'ardeur au travail. Les habitants
du pays, avec plus ou moins de bienveillance, acceptent de temps en
temps de nous donner ou de nous vendre...quelques nourritures.
Le responsable du chantier, un Alsacien « militaire de carrière »,
décide courant février avec l'accord unanime de tous d'organiser un
groupe de résistance. Ce sera le groupe de résistance «
Auguste » (2).
Nous serons sous ses ordres, prêts à nous battre face à l'occupant.
Nous battre, oui sûrement, porter des coups, organiser des
embuscades...mais avec quoi, nous n'avons pas d'armes; peut être un
ou deux fusils de chasse, un revolver sans balles, une misère ; que
faire avec cela face à un ennemi bien armé, organisé, possédant
l'expérience de la guerre. Notre chef nous annonce que, bientôt nous
aurons ce qu'il faudra....cela nous remonte un peu le moral, nous
sommes sceptiques mais toutefois attentifs à cette promesse.
Serait-il possible que l'on pense à nous dans ce petit coin perdu de
France ?
Dans le plus proche village de nos bois, une petite auberge dont
l'admirable tenancière
(3) accepte la nuit venue, à ses risques et périls, de
nous accueillir pour partager une bonne soupe,
un plat de pommes de terre près de la cuisinière où il fait
bon et chaud. Elle possède un poste de TSF où nous pouvons
difficilement écouter la radio de Londres surtout l'émission « Les
Français parlent aux Français ».
Nous étions là cette nuit du 4 au 5 mars 1944, nous les
pensionnaires d'un soir, Aloyse, Joseph, Payot, Jim, LeLion et
moi-même, nous parlions, nous allions repartir dans nos bois, nous
avions chaud et le ventre plein, puis tout d'un coup, la porte
s'ouvre, Auguste est là et nous annonce qu'un parachutage est prévu
cette nuit et que nous sommes désignés pour aller sur le terrain
récupérer les containers. Il s'agissait du terrain «
Noisette »(4).
Notre joie était intense et bruyante : Ceux de Londres pensaient à
nous....
Nous
sommes sortis pour voir la nuit. Elle était belle, tranquille, mais
froide très froide. Peut-être qu'à cet instant, à des kilomètres de
notre pays, des hommes situaient sur une carte le terrain « Noisette
», un petit coin perdu en France.
Nous nous sommes préparés à l'heure prévue, le camion « gazogène »
nous a embarqués. Nous avons roulé longtemps dans la campagne
déserte et silencieuse, le camion faisait un bruit épouvantable,
nous ne parlions pas beaucoup, nos pensées étaient ailleurs et aussi
avec ceux que nous attendions.
Nous sommes
arrivés sur le terrain. Il y avait déjà du monde et j'apercevais des
ombres furtives. Jusqu'à l'horizon c'était le plat du terrain,
large, entouré de bois. Nous sommes ensemble à la lisière du bois et
au-dessus, le ciel si vaste garde son silence.
Longtemps nous écoutons, avec de faux espoirs. Rien
ne se passe, la certitude devient doute, déception et puis tout d'un
coup, tout arrive. Un bruit qui devient le bruit des moteurs, des
ombres qui courent, des lumières qui surgissent au sol et dans le
ciel ; l'image tranquille de l'avion qui passe en laissant derrière
lui s'ouvrir et descendre les parachutes et leurs containers.
Quel souvenir,
quelle joie et aussi surtout que d'espoir en nous !
Mais la réalité était là, les containers étaient
éparpillés sur le terrain. Certains faciles à ramener et à charger
(que le tissu des parachutes était chouette), par contre il a fallu
en chercher qui étaient tombés dans un endroit plein d'eau, pris
dans la glace. Les volontaires ont été désignés pour aller les
chercher et j'en étais.
Nous étions trempés,
mais nos vingt ans, notre enthousiasme, la « gniôle » administrée au
préalable... ont été plus forts que le froid.
Le chargement terminé, le retour a été sans histoire,
tout s'était bien passé, la nuit n'a plus été longue et le lendemain
a été comme les autres jours, sauf que pour moi la nuit du 4 au 5
mars 1944 avait été pleine d'imprévu et de réconfort. Nous n'étions
plus seuls et nous avions des armes !
Le 1 octobre 1999, il y aura bientôt 56 ans.
Lucien LAPAUZE (Lulu) – Ancien du groupe de résistance Auguste
OSTERTAG.
-
A « Bourbouze
», commune de Cros de Montvert. (Cantal).
-
Auguste OSTERTAG –
futur capitaine de la 26 ème compagnie du réduit de la Truyère.
-
Madame CLERMONT,
aubergiste à Saint Santin-Cantalés.
-
Terrain-AVININ situé prés du pont du Lièvre, au sud de Saint
Paul des Landes. (Nom de code Noisette).
ET MAINTENANT ... ? (air connu)
MARS 1944 - Nous avons des armes
Une partie du parachutage nous fut attribué, environ la moitié des 8
à 10 containers, le reste était destiné aux membres du corps franc d'Aurillac.
Nous avions surtout des pistolets mitrailleurs « STEN » de
fabrication anglaise avec balles et chargeurs, des pains de «
plastic », un explosif puissant pour les sabotages avec des crayons
et détonateurs « BRAMS », des grenades « MILS » à fragmentation
etc... Enfin, un arsenal non négligeable pour notre petite troupe.
Fin Mars début Avril 1944, notre séjour à BOURBOUZE prit fin. Il fut
décidé de nous installer dans un autre endroit situé au Lieu Dit «
CAS » (assez proche de St Santin Cantales) au milieu des bois où
nous avions découvert une petite batisse en assez bon état et
suffisamment grande pour servir de lieu d'Accueil à notre
bande de terroristes...
Pour qu'un maquis puisse survivre au cours de cette période,
l'importance de son effectif ne devait jamais dépasser 15 à 20
hommes, le maquis ne devait pas pouvoir être surpris, un maquis
devait être mobile. Dès que des éléments nouveaux et inconnus se
présentaient, il devait déménager sur le champs. Si un de ses
éléments désertait, il devait partir sur l'heure, c'était peut-être
un traître. Nous avions bien sûr des armes pour nous défendre mais
la tension, souvent la peur, étaient extrêmes au cours des nuits de
gardes, nous savions que notre ennemi n'était pas toujours
l'Allemand, mais les collabos, la milice, les traîtres de tous poils
qui, pour de l'argent, renseignaient l'occupant NAZI.
Avant de quitter BOURBOUZE, nous avions au préalable organisé sur
renseignements, une opération ayant pour but de pourvoir en
couverture notre nouvelle installation. Dans la petite gare de
Nieudan St Victor, à une dizaine de kilomètres de CAS, le « Secours
National », une organisation VICHYSSOISE, avait stocké un lot d'une
centaine de ces précieux objets très appréciés des maquisards,
surtout au cours des nuits plus que fraîches en cette saison. La
gare était en principe sous la surveillance d'un détachement de
G.M.R., quelques hommes, 3 ou 4 pas davantage. Disposant encore à ce
moment là d'une camionnette gazo du chantier forestier, nous
décidâmes de nous emparer, même par la force si besoin, de ce stock
de couvertures.
Une nuit de la mi Mars 1944, une équipe de 3 ou 4 dont je faisais
partie, et sous les ordres d'Auguste OSTERTAG, prit la direction de
Nieudan. Nous pensions pouvoir nous approcher silencieusement du
lieu et désarmer si possible les gardiens sous la menace de nos
armes. A notre grande surprise, et pourquoi pas satisfaction, pas de
garde en vue cette nuit là. La porte fut rapidement enfoncée et le
matériel récupéré, la camionnette chargée à bloc reprit, avec ses
occupants, la direction de CAS et au petit matin nos précieuses
couvertures étaient empilées dans notre nouvelle résidence. Le
maquis avait exécuté une mission, ce ne serait pas la dernière.
Parmi
les premiers participants de notre équipe, y compris PAYOT (Pierre
HUSSON) et JIM (Pierre FLESCH) tous deux de Nancy et évadés du camp
« d'Ecrouve » (1) emprisonnés pour faits de résistance avec nous
aussi, nos deux solides Alsaciens «Aloyse et Joseph GRASS »,
d'Erstein, petite localité alsacienne proche de STRASBOURG.
L'aîné Aloyse avait pu se soustraire à l'incorporation obligatoire
dans l'armée Allemande en fuyant dès Novembre 1941 son pays et après
avoir pris la direction de St Dié, Châlon sur Sâone, Lyon, il avait
rejoint le Cantal sachant qu'un de ses vagues parents (Auguste
OSTERTAG) se trouvait dans la région de St Santin Cantalès. Il
s'engagea quelques temps après au 8ème dragon à ISSOIRE,
dans l'armée d'Armistice puis fut envoyé ensuite à TARBES, à l'école
de cavalerie de Saumur repliée. Suite à l'occupation de la zone
libre, il fut démobilisé en Novembre 1942.
Il s'engage ensuite dans les G.M.R. (Groupes Mobiles de Réserves)
aux ordres du Gouvernement de Vichy, qu'il déserte quand il comprend
que les G.M.R. sont engagés pour la répression contre les maquis. Il
revient donc à st Santin Cantalès puis à BOURBOUZE.
Son frère, Joseph, fut lui désigné par les autorités occupantes pour
rejoindre sans délai un Bataillon d'Infanterie en formation dans une
caserne Alsacienne, composée uniquement de « Malgré Nous ». Son
unité, une fois l'instruction rapidement terminée, se trouva sous
l'uniforme Allemand engagé dans de très durs combats en Russie et
cela pendant plus d'une année. Dans le courant du mois d'Octobre
1943, son régiment revint en France pour une période de repos, suite
aux pertes importantes subies sur le front russe et fut dirigé dans
la région de Bordeaux, exactement à ST ANDRE de CUBZAC (Gironde).
Aloyse eut connaissance de la présence de son frère Joseph dans ce
secteur, il s'y rendit et put ainsi, en lui fournissant des
vêtements civils, lui permettre de déserter le 23/12/43, et il
rejoignirent ensemble BOURBOUZE.
Nous avions donc au maquis Aloyse et Joseph très instruits en ce qui
concernait l'usage des armes et le maniement des explosifs. Joseph
prit en main notre instruction et cela sans complaisance à notre
égard. Nous étions peu nombreux mais certainement le groupe le mieux
préparé, sachant exactement ce que nous aurions à faire en cas de
coups durs.
La Wermarch, c'est à dire l'armée allemande, considérait comme
toutes les armées du monde, qu'un déserteur en temps de guerre doit,
par tous les moyens être repris, jugé en Conseil de guerre et
fusillé. Nous avions donc avec nous Joseph, déserteur et activement
recherché par la Gestapo et le SD Allemand...
Nous sommes fin Mars 1944, les jours passent, le maquis s'organise
côté ravitaillement et il y a des périodes où le cuistot a
suffisamment de nourriture pour tous, d'autres où il faut serrer la
ceinture.
Un calme relatif règne dans notre coin. De nouvelles recrues
arrivent de temps à autres, un contrôle très minutieux est effectué
avant qu'ils ne soient admis parmi nous. Ils sont sous surveillance
nuit et jour pendant un certain temps, en majorité ce sont de braves
gars et il n'y avait à ma connaissance aucun « mouchard ».
A Cas, nous sommes au complet. Dans les lieux environnants à St
Rames, Sagnabous, Cazaret, quelques petits groupes se forment. Il
faut surtout passer inaperçu, vivre le plus possible à l'abri des
regards indiscrets. Les habitants du pays savent qu'il y a par ci
par là quelques maquisards mais jusqu'à la mi Avril 1944, rien
d'important ne se passe.
Le temps nous semble long au milieu de ces bois, mais il faut encore
attendre, espérer, nous parlons souvent entre nous de la prochaine
arrivée des libérateurs, d'un débarquement des alliés, nous sommes
au courant par la radio de Londres de l'avance des troupes Russes et
des revers importants de l'armée du Reich Allemand.
Quand pourrons nous participer à la libération de notre pays en
chassant l'Envahisseur Nazi de notre sol ?
Monsieur GREGOIRE, ingénieur en chef du Barrage de St Etienne
Cantalès en construction près de LAROQUEBROU, fut mobilisé en 1939
avec le grade d'officier de réserve, lors de la débâcle de l'armée
française en Juin 1940, il avait réussi à faire camoufler une
certaine quantité d'armes légère dans un petit village proche de
LAROQUEBROU, exactement à Cabane, commune de SIRAN. Il s'agissait
d'une centaine de fusils avec un stock de munitions, plusieurs
caisses de grenades et quelques mousquetons (carabines légères de
cavalerie). Les armes de ce dépôt furent récupérées par l'A.S. de
LAROQUEBROU début Avril 1943 et transférées plus tard en Mars 1944 à
CAZARET, un lieu très proche de notre maquis. Y compris ces armes,
que nous étions chargés de nettoyer, ce petit dépôt (une baraque en
planche à l'orée d'un bois,), contenait également une partie du
matériel parachuté la nuit du 4 au 5 Mars 1944. Aloyse, Lelion,
Joseph et moi même, nous rendions presque chaque jour de CAS à
CAZARET pour effectuer ce travail.
A cet endroit, à environ quatre à cinq cents mètres en bas de la
forêt, se trouvait la petite ferme de Mr et Mme CABANNES, modestes
cultivateurs avec peu de ressources toujours très accueillants et
généreux à notre égard. Nous avions ensemble, convenu la mise en
place d'un code pour éviter que quiconque puisse suspecter cet
endroit particulièrement précieux et dangereux, à la fois pour le
maquis ainsi que pour les habitants du hameau.
Madame CABANNES étendait du linge devant sa maison et chaque jour,
lorsqu'il y avait du linge blanc, le secteur était calme, du linge
de couleur nous devions être méfiants et faire particulièrement
attention, des gens étrangers au pays rodaient autour de CAZARET.
Les recherches pour retrouver Joseph étaient sérieusement engagées
par les services de renseignements allemands avec le concours de la
milice. Nous avions appris par Auguste que des collabos du coin... ?
auraient ? prévenus les autorités occupantes de la présence de
maquisards dans la région de St Santin Cantalès. La suite des
événements confirmera cette hypothèse.
Au
début de la matinée du 14 Avril 1944 le fils CABANNES, un gars un
peu plus jeune que nous, arriva en courant pour nous signaler la
présence à St Santin Cantalès d'un autobus et de deux voitures
légères allemandes ; il devait y avoir environ une cinquantaine
d'hommes dont plusieurs gradés de la Feldgendarmerie venant
d'Aurillac. L'alerte fut rapidement transmise à CAS et le maquis
s'organisa pour se défendre. Les armes et le matériel entreposés à
CAZARET furent rapidement déplacés et camouflés par nos soins dans
un endroit de la forêt prévu au préalable. Rien ne se passa au cours
de la matinée, nous étions attentifs. Les chemins d'accès au maquis
pourvus de guetteurs, nous attendions tous avec angoisse l'arrivée
des Chleuds, nous avions des armes pour nous défendre mais face à
des soldats entraînés et bien encadrés que ferions nous ? Joseph
avait pris la direction de notre groupe, nous attendions l'arrivée
d'Auguste OSTERTAG, mais en vain, personne ce jour là ne
sut où était passé notre chef...
Au
début de l'après midi, et malgré le désaccord de Joseph et de nous
tous, Aloyse voulut savoir ce qui se passait à st Santin (il
possédait de faux papiers relativement crédibles en tant que
forestier), il prit le chemin en direction du bourg avec l'intention
de se rendre à l'auberge de Mme CLERMONT. Notre intention fut alors
de le suivre à distance, pourvus de notre « STEN » et de plusieurs
chargeurs en nous dissimulant le mieux possible pour le cas éventuel
de le couvrir si les choses se passaient mal.
Voici le récit qu'Aloyse
m'a fait parvenir bien longtemps après la guerre et le concernant:
« Après vous avoir quitté toi, joseph, Parfait, et Le
Lion, je me suis dirigé vers St Santin dans l'intention de me
rendre chez Mme CLERMONT. Avant d'y arriver, plusieurs Allemands
sont entrés, moi, je n'y suis rentré qu'après, sachant qu'ils y
étaient, connaissant la langue allemande, j'ai voulu écouter leur
conversation pour savoir ce qu'ils préparaient contre le maquis.
Malheureusement, ils ne parlèrent que de choses banales (achat
d'œufs, de fromage dans les fermes voisines, etc...). Après un
certain temps, je quittais le restaurant. C'est sur le chemin du
retour, en sortant du village à environ 800 m de chez CLERMONT
qu'ils m'ont arrêté. Une voiture me dépassa, stoppa le car qui était
derrière moi, j'étais alors pris au piège. C'est certainement
quelqu'un qui était au restaurant (client ou tenancier) qui
n'appréciait pas les maquisards qui m'a dénoncé... »
J'interromps un instant le récit d'Aloyse pour expliquer ce qui se
passa pour nous suite à son arrestation. Voyant l'importance en
hommes et les moyens déployés par les Allemands, nous ne pouvions
prendre le risque d'un affrontement. Notre seule solution
fut de nous replier vers CAZARET en direction des bois. Hélas, nous
n'avions pas vu qu'une patrouille se trouvait à l'entrée du village
de St Santin, très proche de l'endroit où nous devions passer.
Immédiatement repérés, nous sommes aussitôt pris sous le feu des
tireurs allemands, les balles sifflent tout autour de nous, nous
courons le plus vite possible cherchant l'abris des haies ou des
bosquets
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