Les chèvres d'Albepierre

à l'assaut du "Bois du Roy" (deuxième épisode)

Le 9 janvier 1779,   "Jean François Bonaventure Teillard de Nozerolle,  conseiller du roi, son juge criminel et de police » est avisé :"qu’au village d’ALBEPIERRE, paroisse de BREDONS, au mépris de l’arrêt de Nosseigneurs du parlement du 12 novembre dernier, l’on gardoit un troupeau très considérable de chèvres errantes dans les bois et buissons appartenant tant à sa magesté qu’à la communauté dudit village « .

Il ordonne à trois huissiers, assistés de quatre journaliers de Murat de s’y rendre pour saisir les chèvres, assigner leur propriétaire ou le berger.

Deux heures après leur départ, ils sont de retour et témoignent que “ lorsque les gens les avaient vu paraître se doutant sans doute de leur mission ", ils avaient fait sonner le tocsin, s’étaient attroupés en grand nombre à l’entrée de village et « plus haut sur la côte » armés de gros bâtons et d’oyaux, une multitude de femmes et d’hommes les défiant de poursuivre leur chemin vers les pacages,  » qu’il était inutile d’y penser, …. que quand ils seraient cent hommes ils n’amèneraient pas les chèvres. Et voyant qu’il y avait du danger pour leur vie s’ils allaient plus avant, ils s’étaient retirés…. Parmi les trois femmes reconnues la vielle Brajacoune était la plus furieuse :elle avait dit au premier huissier que : » si elle avoit un pistolet elle lui bruleroit la cervelle.  »

Le dix juin, sans plus attendre , le procureur du roi François Teillard, rédige ses conclusions et plaintes : »Il s’agit d’une sédition et d’une émotion populaire caractérisée, délit important qui est même mis au rang et nombre de cas royaux(----)  , qu’il est de l’intérêt public de le faire cesser, que la vindicte publique exige même une peine contre les séditieux »d’autant plus que le projet de ces derniers paroit en avoir été formé avant ce jourdh’uy, ce qui paroit établi par le tocsin qui en a servi de signal ».

Le prévot permet donc aussitôt au procureur d’agir :un monitoire sera publié, pour avoir révélation des fauteurs, complices et adhérents des attroupements et rébellions » ;

L’information commence par l’interrogatoire de la petite troupe, mise en déroute. Il témoigne de la vigueur des invectives ; »Tuez tous ces gueux, ces coquins, il faut qu’ils ne revoient plus Murat ». (---) Tu es donc icy foutu boueteux, il faut que je te casse l’autre jambe ».

Jean Baptiste Cheylud , premier huissier audiencier en la prévote,  agé de trente trois ans déclare que » toute la populace disoit au déposant et à ses assistants, et main forte s’ils amenaient le curé pour se confesser, et les récolets et les autres s’ils étaient munis d’une calotte de fer, que la sœur du Sieur Giraldon , prêtre, du haut du mur de son jardin, cria au déposant : »Où allez-vous pauvre misérable ?Je ne vous veux certainement aucun mal, Vous allez vous faire tuer aussy bien que votre compagnie…. Je vous connais, il n’arrivera rien de bon ».

La retraite est décidée,  non sans aller boire un verre de vin chez Jean Dorliac,  pour se remettre des émotions, sur le conseil d’un vieil huissier de 60 ans qui ne devait pas en être à sa première sortie analogue.  Là,  le dénommé Picard,  garde des forêts,  leur dit « que quand il viendrait la moitié des habitants de Murat,  on ne pourrait point enlever les chèvres d’Albepierre » en ajoutant : »il n’y a personne dans le village qui puisse vous faire du tort, mais si vous avez peur je vous viendrai conduire jusqu’à Murat ». Telle était l’efficacité et l’utilité du garde !

Un témoignage du 13 juin mérite qu’on s’y arrête : celui de Marie Girardon,  veuve de Guilhem Chassang dit David,  72 ans : »Estant dans son jardin , elle entendit quelques enfants qui criaient de la rue publique(---) . Qu’étant voulu aller savoir ce que c’était, elle aperçut Roux, notre huissier audiencier qui était sur un cheval, suivi de plusieurs hommes.  Que la déposante qui avait entendu dire plusieurs fois dans le village qu’il ne fallait pas laisser enlever les  chèvres puisque Monsieur le Comte de Lastic,  engagiste de cette ville l’avait défendu, demanda au dit Roux s’il venait pour enlever les chèvres du village, à quoi ledit Roux répondit que non et continua sa marche, malgré les conseils de la vielle femme. L’huissier ment pour cacher la raison de leur présence.  L’engagiste est mis en cause : cela donne une nouvelle teinte à l’affaire ; pour lui le paiement des rentes seigneuriales passait avant la protection des forêts . S’attirer la sympathie des emphitéotes et leur permettre de s’acquitter était son principal souci.  Un docteur,  un boucher en tournée,  sont évasifs avec prudence : »celui-ci entendit simplement sonner les cloches « en grand carillon »,  sans savoir pour quel motif.

 

Le 9 juin, le procureur du roi ordonne que :« seront pris et appréhendés au corps, si pris et appréhendés peuvent être,  et conduits en prison de ce siège pour y être ouy et interrogés :le fils ainé d’Estrégou, le nommé Courdurier,  la nommée Agnès du maréchal,  la vielle Brajacoune,  accusés d’émotion, attroupement et sédition ». Seront appelés à comparoitre :Saint Jean, la nommée Peyrotte, la fille de Jean d’Orliac accusés de complicité.

Le 23 juin,  une véritable expédition a lieu.  Jean Baptiste Cheylud est assisté du sieur Pissis, sous-lieutenant de prévôt de maréchaussée à Brioude, de la brigade de la maréchaussée de Massiac, du brigadier et de deux cavaliers de celle de Chaudesaygues, de trois cavaliers de Murat, de trois employés des fermes du roi et de leur lieutenant à Murat, de Pierre Chabaribeyre archer de la Monoye, de l’huissier Roux et de quatre journaliers de Murat :une vingtaine d’hommes qui se rendent sans résultat sur le chemin d’Albepierre au Cantal, croyant trouver la plupart des prévenus dans les communs et pacages .  Ne sachant les domiciles des autres,  aucun habitant n’ayant voulu les indiquer,  déclarer leur refus et dire leurs noms,  surnoms,  age et qualité, ils sont obligés de se retirer.

Nouveau déplacement le lendemain,  pour s’emparer de la seule Peyrotte,  demeurée imprudemment chez elle. C’est Marie Vergnes,  femme de Jean Jacomy, laboureur, agée de 57 ans, simple complice, qu’on cuisine jusqu’au 7 juillet.  Elle ignore la raison de sa capture.

 

Le 9 juin ,  occupée à cercler un orge, ayant entendu sonner les cloches et croyant que c’était la bénédiction, elle avait été à la porte de l’église, son chapelet à la main.  Elle y entra, et n’ayant vu aucun prêtre et voyant qu’on ne donnait point la bénédiction, elle se retira et vit qu’une troupe de monde, dont presque tout était femme, courait vers la sortie du village du coté de la maison de Jean Dorliac et que tout le monde disait que c’était par rapport aux chèvres que les gens s’attroupaient, ne voulant point les laisser amener. .

Sur remarque,  qu’il y a une différence entre le son de la bénédiction  et celui du tocsin ,  a répondu qu’elle était un peu sourde et qu’elle ne pouvait pas le distinguer. Il y avait beaucoup de durs d’oreille en pareille occurrence. Parmi les « vielles femmes » rassemblées , elle n’a reconnu que l’Agnès du Maréchal, ce qui parait curieux puisqu’elle habite dans le village. En voulait-elle à cette dernière ?  Bien que la clé du clocher soit en la possession de la sonneuse appelée Isabeau,  il demeure ouvert quelquefois et souvent les enfants y montent…Quant à la clé de l’église, il peut bien se faire qu’elle ne soit plus chez le curé défunt…. Elle n’avait pas de bâton à la main , tout ce bruit ne la regarde nullement puisqu’elle n’a pas de chèvres….

La détenue restera fermement sur sa première déposition bien que l’on use de multiples astuces pour la confondre.

 

Une contestation s’élève alors entre la Prévôté et le Baillage de Vic dont Murat dépend :

Suivant l’édit de Crémieux et l’ordonnance de 1670, La première ne peut connaître des cas royaux, et c’en est un . De plus, depuis le XVI° siècle, la parenté entre officiers de la même justice est interdite ;c’est le cas à Murat.

Une longue discussion se développe à coups d’argument historiques . Allusion est faite à l’engagiste,  n privilégié : le comte de Lastic Chiousac(sic pour Sieujac) .

En définitive ,  les actes du prévôt sont condamnés.  La pauvre Peyrotte est translattée à la prison de Vic. Mais ce n’est que le 18 janvier 1780 que le parlement de Paris chargera le baillage de l’affaire.

Quoiqu’il en soit,  la Peyrotte adressera, le 25 août une longue requête au lieutenant civil et criminel par la plume du procureur Loussert.  C’est un réquisitoire contre la prévôté de Murat.  On lui a sans doute laissé entendre qu’il serait favorable à sa cause.

Son mari est à présent « brassier ». La justice n’a jamais vu en ses fers un criminel de son espèce….  ce qu’elle éprouve est le comble de l’injustice et de la vexation, …que le domicile et l’innocence ne peuvent ensemble former un rempart contre les horreurs de la captivité…Suit une longue tirade du même tonneau,  sans intérêt .

Depuis l’arrêt du parlement portant règlement au sujet des chèvres,  le juge prévôt de Murat a jeté partout l’épouvante et la désolation.

La déposition première et le récit émouvant de l’arrestation sont répétés.  Durant l’interrogatoire , elle vit avec douleur que plus la victime que le prévôt avait choisie était faible, plus son succès lui paraissait assuré.  Accusé d’ambition ainsi que son beau- frère,  prétendu greffier, il est ainsi particulièrement visé.  Loussert joue sur la rivalité des sièges, la suppliante se flatte en définitive d’avoir démontré son innocence et la nullité de la procédure et demande son élargissement.

 

Mais Vic ne reprendra l’enquête que le 6 mars suivant.

La ¨Peyrotte qui est restée emprisonnée pendant plus de huit mois réitère ses déclarations précédentes.  Elle est enfin libérée à condition de se présenter à toutes assignations qui  lui seront données.

Le 29 mars , Jean-Baptiste René Pichot Duclosd’Entremont, lieutenant criminel du baillage du Carladez            , se rend à Albepierre où  en une chambre de la maison de Jean Combes, laboureur et aubergiste, il interroge Joseph de Cabanes, écuyer agé de 58 ans, et demoiselle Marie Giliberte de Comblat de Cabanes, fille habitant au château de Gorses, 68 ans, qui entendirent sonner les cloches sans en connaître la raison.

Un laboureur de la Moulède vit deux ou trois attroupements de femmes sur la côte criant et chantant en rentrant le troupeau de chèvres,  mais point d’huissier ni de recors….

Deux autres habitants du même village ont connu les incidents par oui-dire….

Le trente mars à Murat :oui-dire également…Complicité ? appaisement ?nique aux Teillard ?. . . Les cloches ont sonné pour la bénédiction , croit -on étant l’heure à peu près.

La rumeur publique n’a pas parlé de menaces faites par les femmes

 

Jean Vidal, tailleur d’habits de Valuéjols, qui coupait un arbre pour son frère malade, adoucit le tableau en l’égayant : »Les femmes étaient sans armes, seule la fille de Jean Dorliac, allant chercher ses chèvres pour qu’on ne les lui prenne pas, tenant à la main un petit bâton.

Cheyud lui dit,  « Tu veux nous battre ? A quoi elle répondit : »je n’aurai pas la force » Que Cheylud,  lequel avait aussi un bâton à la main , lui di en badinant et en lui présentant la pointe de son bâton et lui faisant des gestes ainsi qu’on fait dans une salle d’armes : » « Veux-tu faire avec moi ? » et continuant à faire les mêmes gestes ladite femme présenta la pointe de son bâton et badinant aussi , toujours en riant , et que tous les autres huissiers et recors riaient, les femmes invitent à boire un coup chez elles ;mais ils vont boire à l’auberge.

En somme ,  promenade où l’on s’est bien amusé !

Plusieurs religieux du couvent des récolets de Saint Gal ont vu partir l’expédition.

L’un d’eux se promenant sur la terrasse vers trois ou quatre heures du soir,  un autre vers cinq heures,  retour à la nuit tombante.  Mayniel,  l’un des journaliers faisant partie de l’escorte, se rendit au couvent le lendemain pour « raser les messieurs de la communauté ». Il confie à un prêtre de Livignac en Rouergue : »qu’il avoit eu beaucoup peur…. que cependant ils étaient entrés dans le village…qu’ils y avaient même bu une bouteille de vin…. qu’il ne leur avait été fait aucun tort et qu’ils s’étaient retirés.  »

 

La volonté d’étouffer l’affaire afin de montrer l’excellence de la justice de Vic, tout en protégeant l’engagiste de la vicomté de Murat, nous la trouvons enfin, surtout dans la déposition de Pierre Poiré de Verneuil en Picardi, garde des forêts du roi : »Venant du bois du roi, (il est muet évidemment sur la présence des chèvres)  il trouva les huissiers et recors occupés à faire la conversation avec les habitants d’Albepierre. (---) Ils ne furent nullement inquiétés ni menacés(---) Ladite conversation se passa avec toute la douceur possible de part et d’autre…. Cheylud qui buvait chopine chez Dorliac l’invita…. Voila longtemps qu’il exerce ses fonctions dans ce lieu et n’ a jamais été insulté…. . Bien sur il laisse faire…Quant au fameux tocsin, il s’agissait de la bénédiction…. nous observant le déposant, qu’il est d’usage dans ledit village de la sonner deux fois, quatre fois, six fois, huit fois et bien souvent deux ou trois heures avant ladite bénédiction…. Et que la plupart du temps ce sont les enfants qui montent au clocher et qui sonnent les cloches »

 

La Peyrotte avait trop longtemps gémi sur la paille des cachots de Vic,  victime des rivalités judiciaires et personnelles.  Le prévôt désarmé, les chèvres d’Albepierre et de la Molède continueront leur dépaissance interdite en toute tranquillité.

 

 

                                                                       Michel. LEYMARIE

in Murat en 1789 et ses doléances    (Revue de la Haute Auvergne juillet-décembre 1971) 

 

E MARTRES a donné dans la revue de la Haute Auvergne deux études intéressant ce terroir et les forêts : janvier - juin  1957 , octobre – décembre 1961,  avril - juin 1962 .

 

 Retour au premier épisode

 

 

 

    Retour                                                                                                   Haut de Page

 

Utiliser le convertisseur de Calendrier

Contact

© CantalPassion-Généalogie 2005