La Dorinière

Jean-Claude Champeil

 

Achevé en 1962, l'immeuble reste le plus haut d'Aurillac

Le plus grand ensemble immobilier d'Aurillac s'est élevé au milieu des prés, alors qu'aucun des immeubles de l'avenue des pupilles ni des rues voisines n'existait.

Le nom du bâtiment pourrait venir d'« un ancien moulin tonnier Dorinière» signalé par l'historien Michel Leymarie. On trouve aussi l'hôtel Dorinière qui deviendra l'Hôtel des Postes. Les archives font référence, en 1762, à « une grille, au bas du gravier, qui fermait l'enclos de Monsieur d'Orinière ».

Vincent Flauraud, cite « l'enclos Dorinière accueillant les réfugiés républicains espagnols et les élèves de l'école nationale de la marine repliée à Aurillac pendant la guerre ». Des tirailleurs sénégalais, puis des prisonniers allemands auraient été, eux aussi, hébergés dans des baraquements construits sur le pré du comte d'Ussel.

L'époque d'après guerre voyant Aurillac se développer, il fallait trouver des solutions.

Le comte d'Ussel, propriétaire de nombreux terrains, fut le promoteur des trois bâtiments. Il fera construire par la suite d'autres immeubles, ainsi que le premier supermarché devenu ATAC.

Les plans d'exécution du 3 février 1959, signés Pierre Terrisse, C. Duchemin et J.-C. Morin, correspondent à trois immeubles, une station service et quarante sept garages sur une surface de 10 540 m2. Le bâtiment le plus étendu compte deux niveaux en sous­sol, un rez-de-chaussée et douze étages, pour 83 mètres de long et 9,60 de large. Soit le total réalisé de 13 étages pour 38 m de haut. Pour des raisons réglementaires, la hauteur prévue pour le troisième bâtiment de 16 étages fut réduite à 4. Il aurait même pu ne pas être construit si le maire, Paul Piales, avait obtenu la cession de ce terrain à la ville par J. d'Ussel. Mais le promoteur ne céda pas.

Le coût prévu pour la réalisation de l'ensemble était de 650 millions de francs.

La construction a exigé de techniques novatrices

Le décès de Pierre Terrisse, en 1961, amena son ami et collègue Jacques Porcher, assurant l'intérim de la gestion du cabinet, à prendre la direction des travaux.

Le terrain hétérogène formé des alluvions de la Jordanne, contient des nappes d'eau. En raison de la masse considérable de l'immeuble, des fondations spéciales ont été nécessaires. La résistance au vent imposa, elle aussi, des calculs novateurs pour l'époque.

Parmi les innovations, il faut aussi noter la toiture, qui n'est pas une terrasse, mais une couverture en bacs acier, inclinés en V vers l'intérieur. L'étanchéité reste parfaite, tout en conservant l'aspect tour voulu par les concepteurs. Les eaux de pluie étant évacuées par une descente située au milieu du bâtiment, demeurent parfaitement hors gel. Les fenêtres de chacun des appartements donnent sur le puy Courny comme sur la ville, assurant une luminosité parfaite. La chaudière centrale, initialement au charbon, fonctionne maintenant au fuel lourd. Elle distribue l'eau chaude et le chauffage pour tous les appartements.

C'est l'entreprise aurillacoise Elion, forte de ses 180 salariés, qui assura la construction. A l'origine, les murs étaient gris clair. Quelques oppositions se manifestèrent contre cet.édifice « qui va priver ma propriété de vue et de lumière » écrivait un dentiste voisin. Il s'adressa même au procureur de la République « pour faire respecter les droits et désirs des voisins ». Relevant une modification réalisée sans permis, il obtint comme réponse du ministère de la construction « conformément à une pratique constante en la matière, le maître d'ouvre a été invité à déposer une demande de permis de construire en régularisation ».

La vie dans le village vertical

A raison de trois occupants par logement, les 222 appartements, F2, F3 et F4 accueillent 600 personnes. Si la Dorinière était une commune cantalienne elle se placerait donc au 46e rang, laissant 214 communes derrière avec une population plus faible que ce seul immeuble aurillacois.

Il est difficile de compter le nombre de personnes ayant vécu dans l'un des trois immeubles, mais rares sont les familles qui n'ont pas eu, à un moment ou à un autre, un de leurs membres habitant la Dorinière. La moitié des occupants sont des propriétaires, ce qui est nettement au dessus de la moyenne pour la ville. On peut en conclure que le prix abordable des appartements a facilité l'accession,à la propriété. « Nous avons versé une petite somme en entrant » se souvient Marie Jourdes, « par la suite ce sont les allocations qui ont payé ». « Nous habitions un appartement sans soleil de la rue de la Bride » poursuit-elle « mes enfants étaient toujours malades. Du jour où nous sommes venus à la Dorinière, notre vie est devenue plus agréable ».

Pour preuve qu'on peut y être bien, l'octogénaire signale que ses parents y ont habité et que sa soeur y vit, de même que sa fille. Parmi les ouvriers on trouvait des ouvriers, des fonctionnaires, mais aussi un médecin et un vétérinaire. Le docteur Jean Nolorgues, avait installé son cabinet et son appartement au 7ème étage «assez haut pour réduire les bruits de la rue sans être hors de portée en cas de panne d'ascenceur». Il y resta 26 ans. C'est son fils qui reprit l'appartement et le cabinet. Le brassage social était réel.

Une boucherie, une boulangerie et une épicerie, installées dans la galerie, permettaient aux habitants de faire leurs courses sans sortir. L'arrivée des grandes surfaces et le changement des habitudes d'achat, ont conduit à la fermeture de tous ces magasins.

Marie Jourdes rappelle qu'il y eut même des accidents, avec des issues diverses, comme deux chutes, il y a une vingtaine d'années. Une femme mourut en tombant du 10e étage dans la neige, et, presque miraculeusement, une petite Vietnamienne d'un an, bascula du même niveau et atterrit sans mal sur les thuyas.

La Dorinière au 21éme siècle

Les copropriétaires ont suivi l'évolution de la société en réduisant l'accès aux locaux. La proximité du collège amenait de nombreux élèves à considérer la galerie couverte comme une annexe de leur cour de récréation. Professeurs et parents occupaient quotidiennement le parking. Les promeneurs libéraient leurs chiens sur les espaces verts où ils les laissaient gambader et crotter à volonté. L'avantage de la situation centrale de la Dorinière, se transformait peu à peu en inconvénient. Tous les magasins du rez-de-chaussée ayant fermé, la décision a été prise il y a quatre ans d'installer des grilles autour de l'immeuble et un portail au parking.

                                                          

 

   

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