XIV. LIBÉRATION DE PARIS
Dans cette euphorie, nous parviennent par radio
les nouvelles de la libération de Paris. Moments de fièvre intense où nous ne
pouvons suivre, hélas ! qu'en spectateurs haletants les phases de cette lutte
exaltante. Paris se libère, seule. Oh ! ma capitale, que ne puis-je alors,
respirer l'odeur de tes rues, communier plus étroitement avec ton peuple dans
son immense espérance ! Les nouvelles imprécises et contradictoires se succèdent
: l'annonce de l'armistice, de la reprise de la lutte, nous laissent anxieux, et
puis, un matin, l'oreille collée au poste, les nerfs tendus, les larmes aux
yeux, nous entendons les acclamations sans fin d'un peuple enfin libre, la joie
délirante de Paris, libre, libre, après cette nuit de quatre années... Quelle
mince consolation ce fut pour nous d'avoir libéré seulement... l'électricité de
Paris '.
XV. ENTR'ACTE
Le 2 Septembre, nous quittons Rueyres. Le commando s'est enrichi du matériel
auto récupéré et comprend maintenant une imposante file de voitures et de
camions : deux tractions, deux camionnettes, un bon gazo Berliet et les quatre
Latil, deux d'entre eux tractant les canons réparés. Au coup de sifflet d'André,
la longue file s'ébranle dans le grondement des moteurs.
Le lendemain, grande fête à Aurillac pour l'installation du nouveau Préfet.
Défilés, cérémonies, discours. Nous encaissons le tout sous un soleil de plomb;
ce n'est plus l'enthousiasme spontané et délirant du jour de la libération; on
s'habitue à tout, très vite, même à la liberté. Nous passons trois jours à peine
dans la capitale cantalouse, trois jours trop vite finis, pendant lesquels nous
faisons de nouveau connaissance avec les plaisirs d'une grande cité; flâneries à
la terrasse des cafés, cinémas, bais. Dans les rues, il y a beaucoup d'officiers
aux uniformes impeccables, des visages inconnus mais pleins d'assurance, des
gens qui ne semblent pas avoir connu nos luttes et nos fatigues...
XVI. OPÉRATIONS : ALLIER
Puis survient l'ordre pour le premier groupe de monter en renfort avec ses canons dans le nord, on ne sait où exactement: cette décision est assez mal accueillie; nous envisageons une séparation d'un mauvais Gril : après avoir obtenu l'assurance qu'André nous rejoindra avec le deuxième groupe, nous reprenons la route, trop vite arrachés à cette atmosphère de vie facile. Une fois de plus, halte à Vic. Un court repos, et à deux heures du matin, les deux Latil et une camionnette montent vers le Lioran.
Je prends le volant après le tunnel et le garde jusqu'à Lempdes où nous arrivons à huit heures après une nuit qui reste un des mes meilleurs souvenirs : la simple joie de conduire s'est enrichie, cette nuit-là, de bien d'autres éléments; les virages incessants exigent une attention soutenue, cependant allégée par le silence de la terre endormie. Le monde réel est limité au faisceau des phares; il est composé du ronflement très doux du moteur, de l'épaule de plus en plus pesante contre la mienne, de mon voisin assoupi, du ruban noir de la route qui se déroule inlassablement; rien n'existe hors de cela, qu'un grand calme reposant; la lampe verte qui éclaire d'une douce lumière le tableau de bord communique la chaleur de sa présence; mais elle tire l'oeil : dommage; je l'éteins: plaisir de se sentir parfaitement éveillé, parfaitement lucide, plaisir de la cigarette...
Soudain, un grand trou dans la route, coup de frein, nous passons de justesse en frôlant le roc. Déjeuner à Issoire, affreuse ville sans aucun caractère, nuit à Clermont, extraordinairement animée. Le lendemain matin, après un match de vitesse entre nos deux Latil, nous arrivons à Vichy, en chantant à tue-tête "Maréchal, nous voilà", mais le Maréchal ne nous a pas attendus. Tant pis. Vichy d'ailleurs, nous réserve un accueil très sympathique. Nos tracteurs et leurs canons sont demandés par la Place pour participer à un défilé qui a lieu en l'honneur du départ du Consul de Suisse. Pendant que nous prenons l'apéritif, une dame s'approche de notre table, et demande ce que signifie le "commando" que nous portons à l'épaule. Puis : ' Permettez-moi de vous offrir vos consommations". Elle dépose cent francs sur la sable et part. Une nouvelle étape nous mène à la nuit tombante à Gannay, à quelques kilomètres de Decize. La Loire, déjà ! Ici règne une atmosphère de fièvre. La population qui vient d'être libérée et qui acclamait les camions dans la traversée de bourgs, nous reçoit à bras ouverts, se met en quatre pour nous préparer un dîner dont nous nous souviendrons. La joie de tous ces braves gens, qu'ils soient du Cantal ou de l'Allier, ne peut nous laisser insensibles. Comme il est bon de retrouver toutes ces bonnes têtes de Français, ivres de leur liberté toute neuve, et qui manifestent leurs sentiments avec une exubérance qui n'est décidément pas l'apanage des méridionaux ! Nous recevons parfois des témoignages émouvants de gratitude : ainsi cette pauvre femme à qui nous avions donné du linge à laver, qui refuse catégoriquement que nous la payions : "Pensez, vous avez tant fait pour nous !" Mais les boches sont toujours là, qui rôdent, à quelques kilomètres, et toute la nuit, les canons restent en position à l'entrée du village.
Le lendemain matin, nous prenons place dans un
long convoi formé par des F.F.I. de la division d'Auvergne, dans laquelle nous
avons été fondus, et nous partons vers Decize. Nous ne retrouvons pas les
éléments de l'ex-garde personnelle du Chef de l'Etat que nous avions aperçu la
veille avec leurs side-cars ornés de francisques; l'esprit de ces hommes avait
sans doute changé; néanmoins, la vue de l'emblème du fascisme français avait
jeté un froid.
Decize nous réserve un accueil délirant; fleurs, acclamations, vin blanc. Nous
nous souviendrons des villes libérées... Mais du travail nous attend. Pendant
que nous approchions, les bruits de la bagarre nous sont parvenus. Nous
apprenons que les boches ont défilé toute la nuit dans Decize, tentant de
rejoindre leur pays. Nous étions à vingt kilomètres; était-il tellement habile
de les laisser filer ? n'était-il pas de notre devoir de les accrocher partout
où nous le pouvions ? du moins était-ce notre raison d'être, notre but, temps où
André seul nous commandait...
De la Wehrmacht en déroute, quelques éléments sont tombés en panne à la sortie
de la ville, et se sont réfugiés dans le château de Brain, d'où il faut les
déloger. Le combat avait donc commencé lorsque nous sommes arrivés. Les canons
sont mis en batterie, et nous envoyons quelques rafales bien placées sur le
château. Il nous a été donné à ce moment de voir quelques Américains à l'œuvre
avec un mortier : un observateur commandait le tir au jugé, et toutes les dix
secondes un obus partait; deux des tirailleurs Nord-africains qui encerclaient
le château ont été tués... Puis les Allemands se sont réfugiés un peu plus loin
dans une ferme. Nos canons sont amenés en face, et à quatre cents mètres, nous
faisons des cartons sur la lucarne de la grange. Pendant ce temps les
Nord-africains réduisent les derniers tireurs ennemis; leur ardeur au combat est
surprenante : trois d'entre eux sont restés en arrière, servant une mitrailleuse
qui n'a plus guère d'utilité; l'un s'en éloigne et mitraillette en main,
s'approche de la ferme; le second le suit. Le dernier, l'air très ennuyé,
regarde un instant ses camarades puis à son tour abandonne la mitrailleuse qui
reste seule ! Des blessés sont ramenés sur des civières. Les infirmières de la
Croix-Rouge sont magnifiques : elles s'élancent avec leur blouse blanche, -
belle cible pour des balles boches ! - sur la route, dans la zone des tirs. A
trois heures, cesse le combat; quelques prisonniers bien encadrés arrivent, hués
par la foule, cette foule qui stationne tout près, qui s'est rendue là pour
voir, comme elle serait venue assister à un match de foot-ball ou à un concours
hippique. Eternels badauds ! L'incident est clos. Nous faisons demi-tour et nous
dirigeons le long de la Loire vers Nevers. Des Allemands sont cachés, parait-il,
à quelques kilomètres vers le Sud. Nous approchons; faisons une patrouille
infructueuse. la nuit se passe près de la Loire, et dans la matinée suivante,
nous reparlons à Decize et installons nos canons en position dans une île du
fleuve, le pont de la route offre une cible alléchante. Il ne reste plus qu'à
attendre un autre convoi de boches. Celui-ci ne passera pas... Mais un
contre-ordre nous surprend dans la fin de l'après-midi. Nous partons, cette fois
vers le Sud, en longeant la rive droite de la Loire. Le convoi roule à vive
allure, sur la route en montagnes russes; il faut reprendre dans les descentes
la distance que nous perdons dans les côtes, et bien tenir le volant qui
répercute les divagations du canon; à quatre-vingts kilomètres à l'heure, il
chasse sérieusement; cet exercice se poursuit pendant plus de deux heures. Après
avoir traversé la Loire près de Bourbon-Lancy et être remontés vers le Nord,
nous nous arrêtons enfin à une heure du matin, à Paray-le-Frésil. Nous y restons
plus d'une semaine. Notre cantonnement, très confortable, est installé au
château dont le marquis s'est évanoui en même temps que l'occupant.. Gens de
Paray, qui nous avez si gentiment reçus, qu'à vous aussi aille notre
reconnaissance; amis de quelques jours, qui dans votre sphère, avez participé à
la grande oeuvre de la Libération. Le major Mac Pherson vient nous trouver dans
ce village, toujours aussi amical envers nous. Nous constatons avec tristesse et
aussi avec quelque
colère que nos commandants français se montrent à peine corrects à son égard. Un
étranger n'a pas à se mêler de leurs affaires. Et cependant, nous aurions
peut-être fait, à Decize, avec lui, du bon travail; nous n'aurions peut-être pas
été contraints de tourner autour des boches sans les voir..