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LES CHANTIERS DE JEUNESSE DANS LE
CANTAL
Par André MARTRES

Camp 40 Mars 1941, André
MARTRES
& quelques Camarades
En avril 1940 le gouvernement avait procédé à
l’appel du 3ème contingent de la classe 1939 et du premier
contingent de la classe 1940 (jeunes gens nés entre le 1/10/1919 et
le 1/04/1920). Cependant, en application de la Convention
d’armistice entrée en vigueur le 25 juin 1940, l’armée française est
dissoute.
Ces appelés immédiatement démobilisés posent un problème. N’étant
pas rendus à la vie civile ils restent à la disposition des
autorités. Par décret du 1er août 1940 ils sont placés sous la
responsabilité du Ministère de la jeunesse et de la famille et vont
constituer l’embryon des « Chantiers de jeunesse ».
La loi du 19 janvier 1941 codifie le statut des « Chantiers de
jeunesse ». Elle institue un stage obligatoire pour tous les
français résidant en zone libre, âgés de 20 ans et appelés par
classe pour huit mois.
Quarante-sept Groupements seront ainsi constitués à partir de mars
1941. Ils sont placés sous l’autorité du Général de la PORTE du TEIL
; l’encadrement est composé d’officiers et de sous-officiers
d’active. Implantés en zone non occupée, en général dans des régions
forestières, à l’écart des cités, ils campent en plein air dans
l’esprit du scoutisme. Dans un premier temps sous la tente, ils
construisent peu à peu des baraques en bois dites « baraques Adrian
» qui constitueront leurs cantonnements. La discipline y est
militaire.
Chaque groupement est placé sous l’autorité d’un commissaire chef de
groupement (en principe un commandant ou chef de bataillon
d’active), assisté de commissaires adjoints (capitaines). Un
groupement a un effectif de 1.200 à 1.500 appelés.
Un groupement type se compose, en principe, de 10 groupes, chaque
groupe de 10 équipes de 12 hommes. Un groupe est placé sous
l’autorité d’un chef (ex-lieutenant) et d’assistants
(ex-sous-lieutenants).
La tenue est le blouson de cuir havane, pantalon de golf en drap
vert forestier, béret noir. La tenue de travail est vert forestier.
L’activité de ces camps est diversifiée : abattage du bois et, au
moyen de fours rudimentaires, confection de charbon de bois pour
l’alimentation de voitures à gazogène ; ouverture de routes ;
construction de baraques Adrian ; etc.… En outre, à partir de 1942,
les Chantiers de jeunesse participeront aux travaux agricoles,
particulièrement aux vendanges.
Parmi ces groupement, le groupement n°40 (Camps des Arvernes) tient
une place à part : c’est un camp disciplinaire. Il accueillera sur
les pentes du Lioran, dès le 1er octobre 1940, des appelés- dont un
fort contingent d’alsaciens lorrains- qui seront chargés de
l’encadrement ; puis, dans un second temps, des jeunes repris de
justice. La devise de ce groupement est « Honneur et Discipline » ;
son insigne une tête de gaulois se détachant sur un fond de sapins.
Il regroupe 800 hommes environ, placés sous le commandement du chef
LE FOUEST. Contrairement aux autres groupements, il ne comporte en
1941 que 5 groupes dont 4 sont disciplinaires.
A cette date l’organigramme du groupement est le suivant :
-Chef de groupement : Commissaire Le FOUEST
-Commissaires adjoints : Chefs MAYET, BLANCHET, MESTRE, DEMUMIEUX,
et DOSQUE
-Assistants : Chefs MICHEL, d’AILLY, PARSEVAL, RAFFOUR, GENIOT,
BRUNHES, DUVERNOIS et PERICHON
Aumôniers : CHEVALIER et SCHWALLER
Médecins : JULIA et BENVENISTE.
Les groupes sont constitués en fonctions des délits commis :
Groupe I : « Dura lex sed lex », cantonné dans les granges du hameau
isolé de La Molède, au pied du Plomb du Cantal, à 1.480 mètres
d’altitude. Chef de groupe PERRET, assistant SALES. Il s’agit des
appelés les plus durs, issus de maisons centrales.
Groupe II : « Sidi Brahim », cantonné aux burons d’Albepierre. Chef
de groupe PERON, assistant THIBAUT. Il s’agit des appelés condamnés
pour vol, braquages, etc…
Groupe III : « Dixmude », également cantonné aux burons d’Albepierre.
Chef de groupe FRANZE, assistants ELBAZ et LEDARE. Il est constitué
des appelés insoumis dans leur groupement d’origine.
Groupe IV : « d’Assas », cantonné dans les granges du hameau d’Auzolles,
sur la route d’Albepierre à Bredons. Chef de groupe VUILLEMIN,
assistants MICHEL et BOUFFARET. Ce groupe est composé de
réfractaires et de politiques (communistes, anarchistes,
syndicalistes, etc…).
Groupe de commandement : cantonné tout d’abord dans une grange
aujourd’hui détruite près du foirail de Murat. Il s’installera
ensuite dans des baraques « Adrian » à côté de l’usine à gaz, près
de la route d’Aurillac (quartier de la Croix-Jolie) sur les pentes
du rocher de Bonnevie. Il est constitué d’une cinquantaine de non
disciplinaires, au départ des alsaciens lorrains, puis de jeunes
clermontois et aurillacois ayant saisi l’opportunité de ne pas trop
s’éloigner de la famille.
Le camp des burons d’Albepierre était de loin le plus important.
Surnommé « le camp des américains », un contingent américain y ayant
séjourné pendant la première guerre mondiale, il n’en restait aucun
vestige lorsque le 17 septembre 1940, trois mois à peine après
l’armistice, le commandant LE FOUEST accompagné de quatre de ses
collaborateurs, chargé de repérer dans la région un site pour
l’installation d’un chantier de jeunesse, arrêta son choix sur ce
cirque de verdure, au pied du Plomb du Cantal, à 1.200 mètres
d’altitude.
Le camp comportait, outre 10 baraques disposées de part et d’autre
d’une très large allée centrale, une chapelle, un foyer, une
infirmerie et un atelier. Chaque baraque était composée de 3
dortoirs logeant chacun une équipe de 15 appelés. Le camp était
parfaitement entretenu ; des massifs de fleurs garnissaient les
pelouses et le bord des allées. Sur le terre-plein central était
planté un énorme mât. C’était là où se tenaient les rassemblements
et tous les matins le « lever des couleurs ».
Les jeunes gens affectés aux groupes disciplinaires (I à IV) avaient
tous eu maille à partir avec la justice avant ou après leur
incorporation. Certains venaient du milieu carcéral, d’autres de
maisons dites de « redressement » (Aniane, Eysses, etc.. ). Certains
avaient eu des « ennuis » dans leur groupement de première
affectation (indiscipline, rixes, insoumission, etc…). Seuls les «
politiques » avaient un cursus moins violent. Ils étaient
originaires de toutes les régions de la zone non occupée. Escortés
de gendarmes, ils débarquaient en gare de Murat. Le crâne rasé,
portant des tatouages (quelques uns en avaient même sur le visage),
ils ne manquaient pas de pittoresque ! Réceptionnés au P.C. de
Murat, le chef LE FOUEST décidait de leur affectation dans les
différents groupes en fonction de la nature de leur délit. Puis,
solidement encadrés, ils gravissaient la route qui monte de Murat
vers les camps d’Albepierre.
Les chefs des groupes disciplinaires étaient des « figures ».
Estimés de leurs hommes, ils partageaient leurs dures conditions de
vie tout en maintenant une sévère discipline. Cela n’empêcha pas que
des exactions soient commises : l’église d’Albepierre fut profanée
et des objets du culte volés, ce qui donna lieu ultérieurement à une
manifestation religieuse à laquelle participèrent plusieurs évêques.
De nombreux autres vols eurent lieu chez l’habitant, ce qui ne
contribua pas à améliorer les relations avec la population locale.
Les auteurs des vols, lorsqu’ils sont arrêtés, sont détenus dans
l’ancien four à pain du village d’Albepierre reconverti en prison.
Les jours d’incarcération étaient ajoutés à la durée légale du
service obligatoire, et c’est ainsi que plusieurs disciplinaires
effectuèrent quelques mois supplémentaires….
L’essentiel du travail des appelés du premier contingent incorporé
en mars 1941 fut de construire les deux camps : celui des burons d’Albepierre
et celui de la Croix Jolie à Murat. A Albepierre, les travaux
avaient commencé dès le mois d’octobre 1940 avec des appelés
démobilisés à la suite de l’armistice. Les conditions de travail
dans la neige et le froid étaient extrêmement pénibles. Il n’y avait
aucun matériel. Il fallut d’abord aménager une route forestière du
bourg d’Albepierre jusqu’au site choisi. Puis encadrés par des chefs
d’ateliers, hommes de métier pour la plupart, les appelés durent
préparer le terrain, procéder à des travaux de terrassement pour
recevoir les assises des baraques, un important travail de drainage
fut également effectué. Fin décembre 1940, trois baraques étaient
érigées, quatre en cours de finition. Le camp d’Albepierre fut
terminé en mai 1941 et celui de la Croix Jolie en août de la même
année.
Les appelés seront alors orienté vers d’autres activités : abattage
des arbres et fabrication de charbon de bois à la Molède, Auzolles
et Albepierre ; extraction de lignite à Chambeuil près de
Laveissière ; extraction de la tourbe sur le plateau du Limon au
dessus de Ségur les Villas ; plantation de conifères ; aménagement
de chemins forestiers, etc…. Des stages de chefs d’équipes
fonctionneront à Chambeuil.
Sous la responsabilité du chef BONFILS, un parc hippomobile destiné
au transport et au ravitaillement stationnait dans les écuries de la
ferme DAUCOU, dans le bourg d’Albepierre.
Il y avait aussi un spécialiste des tatouages à la lame de rasoir.
Son industrie était prospère, rares étaient les disciplinaires qui
n’y passaient pas.
Le rythme de vie au camp 40 était immuable.Voici à titre d’exemple
l’emploi du temps en 1941 des jeunes du contingent cantonnés à Murat
:
-7 heures : réveil.
-7h à 7h30 : hébertisme et toilette en plein air dans le ruisseau de
la Chevade.
-7h30 : petit déjeuner.
-8h15 : salut aux couleurs en tenue réglementaire place du Balat.
-8h30 à 12h. : travail de terrassement et construction des baraques
à la Croix Jolie.
-12h à 14h. : déjeuner.
-14h à 18h. : travail.
-19h. : dîner.
-21h. : couvre feu.
Très fréquemment des veillées de camp sont organisées et des chœurs
constitués. Les non disciplinaires y entonnent des chansons du
terroir ou des chants scouts : « Fanchon », « A la claire fontaine
», « Une fleur au chapeau » ou encore l’hymne du groupement des
Arvernes composé par les chefs P. MAYET et R. DESGRIPPE. Les
disciplinaires, qui s’étaient auto baptisés les « joyeux » ont quant
à eux adapté à leur manière le chant des bataillons d’Afrique :
« Il est sur la terre cantalienne,
un bataillon dont les soldats
sont des gars qui n’ont pas eu de veine,
c’est les bat’af et nous voila.
Pour être joyeux, chose spéciale,
Il faut connaître Fresne ou Poissy,
Ou bien sortir d’une centrale,
C’est là d’ailleurs qu’on nous choisi
Mais qu’est ce que ça fout, on s’en fout, on s’en fout »
Refrain
« Sur la route, la grand’route,
Souviens toi les anciens l’ont faite sans doute,
de Murat à Albepierre,
d’Auzole à Laveissière,
sac au dos dans la poussière,
chantons disciplinaires »
Parfois aussi des feux de camp sont organisés. Le plus célèbre fut
celui de la Saint-Jean 1941. Cette nuit là, à minuit précise, les
disciplinaires d’Albepierre au sommet du plomb du Cantal, ceux d’Auzolle
sur le rocher de Bredons et les jeunes du groupe de Murat sur les
rochers de Bonnevie et de Chastel allumèrent leurs feux
simultanément. Spectacle saisissant dans les monts d’Auvergne, à
1.800 mètres d’altitude, en pleine nuit, pendant le solstice de
juin.
Un journal est édité. Il s’intitule « De là haut Camp des Arvernes
». Il est hebdomadaire et une quarantaine de numéros paraîtront à
partir du 1er décembre 1940.
Sous la responsabilité du chef GALLIER, des équipes de football et
de rugby sont constituées et des rencontres ont lieu avec des
équipes des alentours (Molompize, Arpajon et Saint-Eugène
d’Aurillac).
Divers événements émaillent la vie au camp. C’est ainsi que le 5
décembre 1940, le général de la PORTE du TEIL vient inspecter le
groupement nouvellement crée. A cette occasion : feu de camp,
défilé, remise de fanion. Le 19 janvier 1941 : libération du premier
contingent. Cinq cent jeunes sont rendus à la vie civile, parmi eux
beaucoup d’alsaciens lorrains. Une fête est organisée en leur
honneur à la salle Saint-Jean à Murat. Au cours des mois de février
et mars : arrivée des appelés du deuxième contingent de la classe
1940 (nés entre le 1/04.1920 et le 31.12.1920). Le 22 mars 1941 le
30ème bataillon de chasseurs de l’armée d’armistice vient avec sa
fanfare rendre visite au camp 40. Le 1er mai 1941 : fête du travail
et fête du Maréchal PETAIN : messe en plein air au camp d’Albepierre
et l’après midi fête sportive au terrain municipal de Murat. Le
samedi 10 mai : fête de Jeanne d’Arc à Saint-Flour et le 24 mai
1941, visite à Murat de M. LAMIRAND, ministre de la jeunesse.
Le vendredi 29 août 1941 : c’est le premier anniversaire de la
Légion française des combattants ; grandiose manifestation place du
Balat. Lors de la création des Comités locaux de la légion des
combattants, le camp 40, avec sa fanfare, participe aux
inaugurations dans diverses communes du Cézallier et de la Planèze.
A l’occasion de ces manifestations il n’était pas rare que quelques
disciplinaires vident leurs querelles à coups de poings, voire de
couteaux.
Le non respect des règles et la volonté de « se foutre de l’autorité
» sont le dénominateur commun de ces jeunes disciplinaires,
narquois, goguenards, rebelles et parfois violents
Et puis vient l’épopée de la résistance en Haute Auvergne.
L’occupation de la zone sud par les troupes allemandes le 11
novembre 1942 pose un sérieux cas de conscience aux responsables des
chantiers ainsi d’ailleurs qu’aux jeunes appelés. Depuis leur
création, les chantiers de jeunesse font l’objet d’une surveillance
attentive de la part des autorités d’occupation et sont pour elles
un sujet de préoccupation.
Le 26 février 1943, la loi instituant le Service du Travail
Obligatoire (STO) concerne, entre autre, les jeunes gens des
chantiers de jeunesse dont le stage s’achève fin mars. Nombreux
furent ceux qui dans les régions boisées et montagneuses du Cantal
viennent renforcer ou constituer des groupes de résistance. Il faut
les équiper en vêtements, chaussures, couvertures, sacs à dos….. A
cet effet, en 1943, les maquisards organisent deux raids : l’un au
magasin du groupement à Murat, l’autre à la Molède d’Albepierre, ce
dernier avec la complicité d’un responsable du camp 40.
Fin décembre 1943, le gouvernement LAVAL met fin aux fonctions du
général de la PORTE du TEIL qui est déporté en Allemagne et les
allemands exigent la démobilisation des chantiers.
Le régime de Vichy agonise et se désagrège, et avec lui toutes les
organisations qu’il a créées. Le groupement n°40 n’existe plus lors
de la libération du territoire.
André Martres
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