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Hôpital temporaire N° 55 de Barbazan (Hte Garonne) le 28 janvier
1915
Ma
chère Marie Louise
J’ai bien reçu à Provins vos lettres 14 et 17, je n’y ai pas répondu
plus tôt, et pour cause, la réaction à été si brusque par suite de
l’ébranlement de tout mon être subi le 8 janvier, qu’un accès de
paludisme est survenu à l’improviste me rendant inapte à penser et à
écrire, je vais beaucoup mieux maintenant et de nouveau toute ma
lucidité m’est revenue.
De
passage à Montauban ou de Toulouse, je vous ai envoyé une carte qui
a du vous rassurer. Tous les hôpitaux de 1ère ligne
encombrés ont été évacués et les malades expédiés dans l’intérieur,
où plusieurs centaines de mille lits sont inoccupés, c’est pourquoi
me voilà dans les Pyrénées ; de mon lit, j’ai une vue superbe, les
montagnes sont blanches de neige et la vallée est recouverte d’un
tapis immaculé ; il fait assez froid, pour moi qui suis frileux,
malgré le bon soleil du midi, qui luit, mettant une certaine gaieté
sur les choses et les gens du pays. Vous me demandez si j’ai reçu
votre petit colis expédié le 7 ainsi que vos lettres, non, j’ai été
transporté à Fismes le 9 et le lendemain sur l’hôpital de Provins,
j’ai écrit au vaguemestre de mon bataillon le priant de me faire
suivre ma correspondance, laquelle doit être entre les mains de
celui de l’hôpital de Provins, j’écris à ce dernier et espère enfin
recevoir vos lettres et le colis ici.
J’ai toujours sur moi la petite médaille et le fil doré que vous
m’avez envoyé, c’est un bon talisman qui m’a protégé et comme vous
j’y attache une grande importance, je l’ai épinglée sur ma chemise
bien à la place du cœur. A Provins, les Dames de la crois rouge me
l’avaient sortie en me changeant de linge, mais par attention
délicate, elles ont en bien soin de l’épingler à mon oreiller.
Ma
santé s’améliore, mais je l’ai échappé belle et c’est miracle que je
n’ai pas été tué le 8 janvier. J’avais pour mission de partir avec
10 hommes et de profiter de l’obscurité pour replacer les fils de
fer en avant de nos tranchées et de tâcher de couper ceux des boches
placés à une soixantaine de mètres plus en avant, donc vers 9 heures
du soir je grimpe sur la tranchée avec mes 10 poilus et nous nous
mettons au travail en faisant le moins de bruit possible, la
première partie de notre mission réussit à merveille, quelques coups
de fusils partis des tranchées boches nous font nous aplatir sur le
sol mais leurs balles passent trop haut, nous rampons toujours sans
bruit jusqu’à leur réseau de fil de fer et nous allions commencer à
manœuvrer nos cisailles lorsque de leur tranchée ils envoient une
fusée éclairante, ils m’aperçoivent, nous n’avons que le temps de
nous aplatir, une grêle de balles passent au dessus de nos têtes
sans arrêt, c’est un feu d’enfer, personne n’est blessé, notre coup
est manqué, il n’y a plus qu’à regagner nos tranchées, nous rampons
dans l’obscurité, je reste un peu en arrière pour voir si les boches
ne sortent pas de leurs tranchées je tombe dans un trou d’obus plein
d’eau, j’allais en sortir quand j’entends un sifflement m’annonçant
l’arrivée d’un obus, je m’aplatis à nouveau dans mon trou, il me
semble que la terre tremble, je ressens une forte commotion et ne
puis plus bouger, l’obus vient d’éclater à moins de deux mètres, je
suis presque enterré, j’entends un coup de sifflet venant de nos
tranchées, ce sont mes hommes qui ont pu rentrer indemnes, les
balles et les obus continuent leur musique, les nôtres répondent
pendant toute la nuit, il m’est impossible de sortir de cette
position sans risquer d’être atteint ou par les boches ou par les
nôtres, à force d’efforts, je réussis quand même à me dégager de la
terre qui me recouvre, je ressens de vives douleurs par tout le
corps, je ne sens plus mes pieds, ils sont engourdis par le froid,
je me tâte je n’ai rien de cassé. Enfin une accalmie, quelques coups
de feu isolés de part et d’autre, c’est le moment dont je profite
pour sortir de ma pénible situation, je rampe sur les genoux sur les
bras, mes pauvres pieds me semblent inertes, après des efforts
inouïs, j’arrive près des nôtres, il fait encore nuit, je suis
sauvé, on m’attrape par les épaules et je me retrouve à mon point de
départ à la grande joie de mes poilus qui me croyaient fichu ; mais
je ne puis me tenir sur mes pieds et suis tout contusionné, on
m’emmène à l’ambulance, là le major me dit que j’ai les pieds gelés
et m’évacue à Provin après un premier pansement.
Vous voyez que votre petite médaille m’a protégé et vous comprendrez
combien je fais attention de ne pas la perdre.
Maintenant je vais beaucoup mieux, les contusions que j’avais
partout le corps, aux jambes, disparaissent, mes pieds sont presque
désenflés et je resserre les doigts, ils n’étaient gelés qu’au
premier degré, donc aucun danger, c’est fort heureux car dans
beaucoup de cas plus graves ont doit amputer. J’ai également eu une
légère poussée du coté du foie, cela est du à la grande froidure que
j’ai enduré pendant cette nuit terrible, mais cela ne sera rien.
J’espère être prêt à retourner au front fin février, et alors je me
vengerai sur les Boches de toute ma misère dont ils sont cause.
Je
ne sais si je vais avoir un petit congé de convalescence, c’est très
difficile à obtenir ; mais je ferai tout mon possible, croyez bien
que le cas échéant, je n’oublierai pas Riom.
J’ai reçu des nouvelles de Bordeaux avant mon départ de Provins, ma
sœur me dit que ses trois fils sont en bonne santé, Robert est en
Alsace, il doit lui aussi faire le coup de feu, c’est un intrépide
pour qui le danger ne compte pas, aussi je comprends les inquiétudes
de ma sœur. André est allé conduire un convoi de chevaux , elle ne
me dit pas s’il a les galons de brigadier sur lesquels il comptait
avant de partir pour le front. Marcel est toujours à Blois où il
s’entraîne au métier des armes.
Avez vous
de bonnes nouvelles des vôtres qui sont sur le front ? je vous le
souhaite.
Ne
m’oubliez pas auprès de votre tante et de votre bonne vieille
grand-mère, faites aussi mes amitiés à la famille Trin.
Mon
meilleur baiser à vous, ma chère petite gosse, à votre maman et à
votre papa.
Hippolyte
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